C'est toujours un plaisir de se replonger dans un livre d'
Agota Kristof! On ne voit pas le temps passer et pourtant sa petite voix, sa petite musique est minimaliste. Jamais d'emphase, de faux-brillants ou de faux-semblants. Elle semble appliquer pour elle-même la consigne que les jumeaux se donnent dans
Le grand cahier (à moins que ce soit l'inverse!): : "Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues il vaut mieux éviter leur emploi et s'en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c'est-à-dire à la description fidèle des faits. (p. 34). ". Il n'y a pas à s'y tromper :
Agota Kristof , c'est d'abord un style.
Et pourtant ce livre, constitué de nombreux petits chapitres, raconte des horreurs qui ne "passent" que parce que les mots mettent une distance suffisante entre ce qui a lieu et notre conscience, on frôle souvent la ligne rouge (pédophilie, zoophilie, indifférence face à la mort, ...) sans jamais, me semble-t-il, la dépasser. Toutes ces attitudes servent l'histoire sans la dénaturer.
On retrouve dans ce roman, d'abord et avant tout, le déchirement provoqué par l'exil subi plus qu'accepté : les deux jumeaux portant des prénoms qui sont pratiquement l'anagramme l'un de l'autre et qui racontent l'histoire en utilisant le "nous" si bien qu'on ne sait jamais lequel fait l'action décrite, et bien sûr lors la séparation finale où on ne sait pas lequel part et lequel reste.
La deuxième force du roman repose sur la narration qui allie la pudeur, la concision et le manque total et apparent de valeurs de civilisation. C'est certainement une façon de montrer que les guerres et les systèmes totalitaires font régresser l'humanité vers un état de bestialité qui semble toujours prêt à se manifester si on lui en laisse la moindre occasion.