« Tâcher de bouffer, tâcher de dormir »
C'est à peu de choses près le quotidien du héros de
Tom Kromer, un vagabond de la faim, un stiff, dans l'argot local des désoeuvrés et autres rejetés du rêve américain. Waiting for Nothing, titre original de l'ouvrage reflète bien l'extrême dénuement du héros, double de papier de son propre créateur, errant de soupes populaires en dortoirs miteux comme nombre de ses contemporains durant la Grande Dépression. du reste, à sa sortie, les ventes de l'ouvrage sont d'une médiocrité presque coupable, les Américains se révélant peu enclins à se pencher sur les points noirs de leur histoire. Les Progressistes avaient pointé du doigt la pauvreté des masses, la corruption des politiques et révélé qu'en fait d'un âge d'or, nombre d'Américains vivaient plus vraisemblablement dans la «
Jungle » dépeinte par
Upton Sinclair dans son livre éponyme. Exclu du corps social,
Tom Kromer fait désormais parti de cette masse silencieuse faite des désoeuvrés que l'histoire, et le capitalisme à outrance, ont jeté sur les routes.
Plus qu'un simple livre de mémoire, l'ouvrage de
Tom Kromer est un témoignage du quotidien, composé « sur du papier à rouler Bull Durham ou dans les marges de prospectus religieux, parfois dans des missions, parfois dans des prisons ou sous des ponts de chemin de fer. Et même, en quelques mémorables occasions, avec deux doigts sur une authentique machine à écrire ». Il nous plonge dans la réalité crue du quotidien de ces milliers de stiffs anonymes : le froid, la détresse psychologique, mais surtout deux obsessions, trouver chaque jour de quoi manger et où dormir. Brimé par les forces de police, méprisé par ceux qui ont les poches pleines, notre héros mendie sa propre subsistance, feint l'illumination christique pour une nuit au chaud dans une mission paroissiale, voyage de trains en trains. Observateur « privilégié » des petites gens, notre héros survit, conscient qu'il finira comme ce vieil homme agonisant dans un dortoir collectif, que personne ne regarde, craignant sûrement d'y voir leur propre image. « C'est comme ça que je finirai moi aussi. C'est vers ça que je vais. Je le sens. Vingt ans avant mon heure, je crèverai comme ce type. ».
Un livre âpre, d'un réalisme et d'une lucidité qui n'est pas sans rappeler Street Voice journal apériodique des laissés pour compte, créé à Baltimore (Etats-Unis) dont certains extraits furent publiés en français sous le même titre aux éditions Verticales. Deux époques bien différentes, mais une même détresse face à l'exclusion. le héros de
Kromer tient plus du clochard errant que du vagabond tel que décrit par Kerouac dans son court essai : « le vagabond américain en voie de disparition ». Au-delà du mythe largement véhiculé par le cinéma et l'éternelle image du vagabond, voyageur épris de liberté, il y a toute la misère du stiff, sans autre but ni avenir que celui de mourir trop jeune.
Lien : http://monsieur-o.fr/2006/10/16/les-vagabonds-de-la-faim/