Un papier, c'est une chose merveilleuse puisqu'on y peut garder trace de tout. Un papier pallie le défaut de mémoire, conserve les doux souvenirs. Pourtant, un papier reste, immuable, aussi inexorablement qu'une pierre. C'est là le propos de
Milan Kundera dans
Les Testaments trahis. le papier, c'est cette merveille grâce à qui nous connaissons Panurge et Sancho Pança, K. et Tamina. Mais le papier, c'est aussi celui à cause de qui nous les interprétons. Et, dès lors, que nous les trahissons. Il en va de l'œuvre d'art comme de la loi, s'y trouvent la lettre et l'esprit. Lire
Rabelais à la lettre ne signifie pas que l'on aura pénétré son esprit. L'exemple le frappant demeure sans doute l'incompréhension entre l'esprit de l'œuvre kafkaïenne et tous les kafkologues qui s'en sont emparés. Peut-être la trahison éclate-t-elle plus encore dans le domaine de la musique. Tel chef se permettra la fantaisie d'un point d'orgue là où le compositeur avait soigneusement équilibré sa mesure. Et que dire des « metteurs en scène traitant les textes avec une telle liberté que seul un fou pourrait encore écrire pour le théâtre », s'insurge
Milan Kundera. Les traducteurs ne sont pas en reste dans ce domaine, ce qui a amené d'aucuns à rapprocher – faussement d'ailleurs – traduttore de de traditore.
Kundera recense dans cet ouvrage tout ce qui dénature un texte, polémique qui occulte la beauté des mots eux-mêmes, biographie impudique et terre-à-terre, exégèse erronée et idiote. Il rapporte que
Kafka souhaitait qu'on détruise ses papiers à sa mort. L'ami chargé de cette tâche ne l'a pas accomplie, au contraire, il a TOUT publié ; il a aussi trahi
Kafka. le seul qui se soit sorti presque indemne de cette trahison est
Saint-John Perse. Il a détruit lui-même ses carnets de travail. Sauf un, malencontreusement tombé derrière un meuble. Il est aujourd'hui étudié par desdits critiques, faux haruspices qui s'arrogent le droit de lire ce que l'auteur ne souhaitait pas qu'on vît. Quelle gageure pourtant de lire un texte par et pour lui-même sans « faire son
Sainte-Beuve » ! Las, à voir la marchandisation des droits d'auteur aujourd'hui, on peut penser que les traîtres ont de beaux jours devant eux.
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