Si j’ouvre le téléviseur, c’est pour voir des chanteuses de variétoche s’embrasser à qui mieux mieux, s’examiner et se palper les bretelles de soutien-gorge, se dire qu’elles « s’aiment » en veux-tu en voilà, et pleurer à grands seaux quand le public les applaudit spontanément, c’est-à-dire quand on lui dit d’applaudir. C’est la grande confrérie tâteuse et sangloteuse. C’est plus qu’un autre siècle, c’est un autre millénaire. Les livres, c’est pareil. Dès que j’en ouvre un au hasard, c’est pour y lire les confessions de femmes trompées, battues, trahies, violées ; une littérature du pathos dont je fais remonter les débuts au livre de Duras, La Douleur.
La séparation entre littérature lacrymale et littérature dérisoire correspondrait assez à la séparation sexuelle entre hommes et femmes. Les néo-féministes, en profitant de l’affaiblissement masculin, ont rendu plus nette une coupure sexuelle qui protège leur hégémonie. C’est donc ce que l’on retrouve, assez nettement, dans les livres d’aujourd’hui : ces deux axes, les hommes et les femmes, la gouttelette émerveillée et les grandes eaux souffrantes, le ravissement niais et le gémissement compulsif, pourraient probablement servir de grille de lecture à une bonne part de la littérature française actuelle.
C’est ensemble le sentiment de notre corps et l’expression de nos sentiments qui ont changé. Le plus souvent, je trouve toutes ces attitudes, autant les chanteuses qui s’embrassent que les romancières qui geignent, non seulement fausses, outrées, mais plus encore obscènes – et qui sentent assez souvent leur chantage à plein nez. « Regardez comme je suis malheureuse : mon fils a disparu, mon mari m’a quittée, mon amant m’a battue... »
Jean-Marc : Est-ce que ce ne serait pas un peu misogyne tout ça ?
Daniel : Il faut être un héros pour oser être misogyne aujourd’hui.
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