(édition numérique)
Tous les amoureux des Chants de Maldoror ont tenté d’en prolonger le mystère dans la trop brève vie d’Isidore Ducasse. François Caradec le premier en avait donné une fascinante biographie, Jean-Jacques Lefrère plus tard a complété le tableau b... > voir plus
Isidore se perdait dans la contemplation de ses camarades assoupis. Le ressac de leurs respirations l'apaisait. Les lignes que formaient leurs corps sous les draps étaient belles, elles composaient une géographie complexe, et il s'amusait à en dénombrer les possibilités. Il caressait du regard chaque bras, chaque jambe qui pendait le long d'un lit, caressait chaque visage tourné dans sa direction.
Barullo. Le train, le vacarme, le bruit. Isidore s'est redressé sur sa couchette. Il y a eu des cris, puis des pas précipités ont martelé le plancher, au-dessus de sa tête. Tout de suite, ce mot, barullo, lui est venu aux lêvres, et il n'a pu s'empêcher de le chuchoter.
Barullo, des maisons brûlent, et au travers des flammes, les silhouettes des gauchos s'enflent et s'amenuisent ; les lanières de cuir des boleadores tournoient au-dessus des têtes, et leurs pierres luisent avant de défoncer des crânes.
...
La fumée, la poussière, les cris. Les chevaux hennissent et les cavaliers français tentent d'échapper aux boleadores sifflants. Les baïonnettes se choquent aux coutelas, les sabots font trembler la terre. Soudain, son père apparaît, les bras tendus vers lui.
Les voiles claquent en s’enroulant presque autour des cordages. Isidore se laisse écheveler par le vent. Son pantalon trop grand s’agite sous l’effet des rafales et prend à chaque fois une forme différente. Il se sent mieux, la tête ne lui tourne plus. Il pose le seau sur la rambarde, l’incline, déverse son contenu dans la mer. Des vomissures flottent quelques instants sur les vagues, se mêlent à l’écume, forment des îles blanches et vertes, presque phosphorescentes, avant de sombrer. Elles étonneront les poissons jusque dans les abîmes.
Isidore avait envie de pleurer... Il imaginait le corps frêle de sa mère - ses côtes saillantes - allongé près d'un arbre, cerclé par le vol des urubus, becqueté de toutes parts. Le ventre mou de sa mère. L'odeur de sa mère, une odeur atroce, une odeur qui l'aurait fait crier.
Il y avait eu ce désir obscur, cette envie terrible d'éclater de rire, avant de céder à l'impulsion, avant d'ouvrir les mains. Isidore était persuadé d'avoir entendu les os de Georges craquer lorsque son corps avait heurté le tronc de l'arbre.