Un premier roman à mi-chemin entre le western et le roman noir pour l'ambiance morbide qui court tout le long de ces pages. Un roman visuel, olfactif et auditif pour raconter une tragédie terrienne oppressante, lente, condensée au remugle de whisky, de bière, de tabac à chiquer, de labours, d'écuries. Une fresque qui s'étale sur 29 ans dont on imagine sans peine un film en noir et blanc avec de forts contrastes qui mettrait en valeur non seulement ce drame familial mais aussi ferait la part belle à tous ces pionniers venus d'Europe prêts à en découdre avec ces terres inhospitalières et à bâtir ce « nouveau monde ».
Le sillage de l'oubli retrace la vie de la famille Skala en trois dates importantes : 1895, 1910 et 1924, de la naissance de Karel Skala venu au monde en tuant sa mère jusqu'au moment où il devient lui-même père pour la troisième fois et d'un fils cette fois-ci.
1895, Lavaca County-Texas, une année qui célèbre deux évènements importants: la naissance de Karel, quatrième garçon, et la mort de sa mère, un incident qui marquera à jamais la fratrie. Eperdu de douleurs, Vaclav, le père, ne portera plus son intérêt que sur ses chevaux de course et attèlera ses fils à une charrue pour les travaux de labours au point de les rendre difforme. Ainsi harnachés, dominés par le mutisme et la violence de leur père, ils creuseront ces terres qui n'en finissent pas de s'agrandir jusqu'à l'épuisement. Si le bien-être de ses fils ne l'intéresse pas plus que cela, l'extension de son domaine -une obsession pour cet hommme aigri, se fait soit en espèces sonnantes et trébuchantes soit par une course de chevaux les soirs de clair de lune.
1910, une année charnière et tout aussi traumatisante pour ces descendants tchèques. L'arrivée d'un espagnol/mexicain fera voler en éclat cette famille liée par une haine farouche envers leur bourreau. le richissime Guillermmo Villasenor, flanqué de ses gardes du corps et de ses trois filles propose un marché à Vaclav: à condition de gagner la course, il lui suggère d'agrandir son domaine et un mariage à la clef, enfin trois. Voici Karel, le jockey de la maison investit de la mission la plus importante qui soit; à quinze ans, il est seul responsable de l'avenir de la famille et surtout celle de ses frères.
1924. Karel, marié, père de deux filles, a hérité de la propriété familiale. le tracteur, la voiture remplacent les chevaux. Il vit de sa plantation mais aussi de l'alcool qu'il vend aux débits de boissons installés aussi bien à Lavaca que sur les comtés voisins. Une petite affaire qui arrondit les fins de mois mais sujet à d'impérieuses disputes de territoires. L'arrivée d'un fils, évènement inattendu et inespéré, et l'euphorie qui s'ensuit le pousse à engager deux frères, des jumeaux qui se retrouvent orphelins et pauvres. Une initiative qui lui causera ennui, chagrin mais qui se révèlera peut-être être le chemin vers la rédemption et la réconciliation pour cet homme.
Derrière cette histoire de famille pleine de haine, de rancoeur, de sentiments réprimés,
Bruce Machart fait l'éloge de tous ces immigrants venus de partout à la recherche d'une vie meilleure qui ont construit à la force de leurs bras un pays qui fascine encore et toujours. Un hymne à tous ces hommes et femmes, il en est beaucoup question ici, qui n'ont jamais baissé les bras et ont su ou pu trouver en eux les ressources nécessaires pour combattre ces cieux incléments.
Le sillage de l'oubli est le récit d'une renaissance, celle d'un homme qui tente de s'élever au-dessus de l'héritage violent du père, de trouver la paix de l'âme et la force de pardonner. Ce qui se rapproche plus du titre original, The Wake of Forgiveness.
Un premier petit roman presque bien fait car les quelques longueurs ou phrases inutilement alambiquées que j'ai relevées peuvent en rebuter plus d'un. Aller à l'essentiel aurait donné un autre impact au récit. J'ai particulièrement aimé cette ambiance quasi claustrophobe alors que la nature est omniprésente. le choix de
Bruce Machart de ne pas en faire un récit linéaire participe à la tension nerveuse qui s'y dégage. Une écriture suggestive, sensuelle avec de beaux dialogues et de surprenantes prises de position sur la condition féminine de la part de certains protagonistes. Il est préférable d'aimer la nature, les chevaux, les descriptions, le livre ne se donne pas facilement. Sans remettre en cause le genre ou y apporter de la nouveauté, il reste agréable à lire malgré quelques malheureuses envolées lyriques.
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