Chassée par les Anglais en 1755, une veuve, devenue esclave en Géorgie, décide de revenir en Acadie avec ses enfants. Rejointe par d'autres exilés, son odyssée de toutes les amours, de tous les dangers, durera dix ans. De Charleston à Baltimore, en passant par les marai... > voir plus
Chassées par les anglais, lors du grand Dérangement, les familles acadiennes sont envoyées comme esclaves dans le sud des " Etats-Unis". Pélagie-la-Charrette est l'histoire d'une de ces familles qui décide de prendre le chemin du retour, à travers le côte est de ce qui va devenir les Etats-Unis. Elle sera suivie de beaucoup d'autres familles.
Ce parcours vers le pays natal sera mouvementé.
J'ai beaucoup aimé ce livre d'Antonine Maillet, à l'écriture savoureuse , qui me fait découvrir l'histoire du Canada.
Les outardes étaient rentrées, les marées hautes avaient lavé les herbes de dunes et les foins des prés, on pouvait larguer les bêtes au champ. On pouvait sécher l'hiver sur la corde, et s'éventer la mémoire et les sentiments. Un siècle avait passé sur l'Acadie cachée au fond des bois et qui n'avait pas dit un mot durant cent ans.
...N'éveillez pas l'ours qui dort.
Mais en 1880, cent ans après son retour d'exil par la porte arrière et sur la pointe des pieds, l'Acadie sortait sur son devant-de-porte pour renifler le temps et s'émoyer de la parenté. De toutes les anses, et de toutes les baies, et de toutes les îles, on sortait la tête et dressait l'oeil.
Et c'est alors qu'on se reconnut.
Il n'avait pas trente ans au matin du Grand Dérangement qui déportait son peuple dans le Sud; mais des trente ans, il en avait vécu plus de la moitié sur l'eau et connaissait la mer mieux que l'arrière-cour de son logis. Les Broussard de père en fils jouaient avec des baleines et se moquaient de la vague et du nordet. Ils avaient tous bu plus d'un coup à la grande tasse, comme qui dirait, et en avaient gardé dans le gosier une couche de sel qui leur valait cette voix grave et rauque.
Au dire du vieux Louis à Bélonie lui-même, ce rejeton des Bélonie né comme moi de la charrette, seuls ont survécu au massacre des saints innocents, les innocents qui ont su se taire. N'éveille pas l'ours qui dort, qu'il dit, surtout pas l'ours qui dort sur le marchepied de ton logis. C'est pourquoi l'Acadie qui s'arrachait à l'exil, à la fin du XVIIIe siècle, est sortie des ses langes tout bas, sans vagir ni hurler, sans même se taper dans les mains. Elles est rentrée au pays par la porte arrière et sur la pointe des pieds. Quand le monde s'en est aperçu, il était trop tard, elle avait déjà des ressorts aux jambes et le vent dans le nez.
Rentrez chacun à votre chacunière sur la pointe des pieds et attendez le temps qu'il faut. On a bien attendu en Géorgie, dans les Caroline, en Marilande, et tout le long de la Nouvelle-Angleterre, attendu que passe la première charrette pour y accrocher la sienne. On pourra de même attendre sur le marchepied de son logis que la porte s'ouvre et que la maison se vide. Attendre que la terre se réchauffe, que la mer se calme, que les mémoires s'émoussent. Attendre que les plantes regerment dans les champs et les potagers saccagés.