« Je ne vous aime pas, Lars Tobiasson-Svartman. »
J'ai d'abord rencontré votre femme. Enfermée dans un hôpital psychiatrique. Folle. Muette. Vite rattrapée après sa tentative de fuite.
Puis, très vite, vous apparaissez. Vingt-trois ans plus tôt. Vous êtes hydrographe. Vous sondez les fonds de la mer Baltique, à l'aube de la Grande Guerre, pour y tracer les passages secrets qu'emprunteront les bâtiments militaires.
Pas de distance. Ce « il » livre bien vos pensées et votre regard.
Je peux situer très précisément le moment où vous avez commencé à me faire peur. Il a fallu que j'apprenne le point de vue d'un autre, qui, lui, vous avait rencontré, avait vu vos yeux, vos gestes, votre sourire, pour que je cesse de vouloir m'identifier, pour que votre personnalité commence à se brouiller et que je recule, comme devant un gouffre. « J'ai embarqué un mirage », avait écrit le lieutenant Jakobsson avant de mourir.
J'ai commencé à craindre pour cette femme que vous aviez découverte lors d'une promenade en canot, vivant seule dans sa cabane, sur une île rocheuse et glacée.
Malgré l'existence de cette épouse laissée à Stockholm, je n'avais d'abord pas perçu autre chose en vous que la puissance, peut-être légitime, du désir.
Puis vous n'avez cessé vos allers-retours entre votre vie de convenances et cette femme et son île, que vous possédiez à nouveau après une longue marche sur la glace.
Une longue marche dans votre âme glacée, une découverte progressive de l'abîme que vous cachiez en vous et vous révélez à vous-même. Un abîme de mensonges et de faux-fuyants.
Désireux de posséder les deux femmes, les deux mondes, les deux personnalités que vous avez créées, ne pouvant vous résoudre à la vérité, vous tuez même. Vous vous découvrez assassin, le pire d'entre tous, celui qui prémédite son acte. Vous êtes prêt à recommencer.
Vous semblez vous découvrir en même temps que se déroule votre lente chute en enfer. Vous semblez à la fois perdu, impuissant et méthodique.
Vous rêviez de trouver un point où votre sonde ne rencontrerait pas le fond marin. C'est en vous qu'a véritablement eu lieu la recherche.
Je connaissais son roman « Tea bag » et surtout ses excellents polars, tous ses Wallender.
Et j'ai découvert un autre Mankell, un de plus. Dans cette peinture de la noirceur de l'âme, il n'a jamais été aussi proche de Dostoïeski, qu'il dit admirer.
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