Apport philosophique :
"Réfléchis souvent à l'enchaînement de toutes choses dans le monde et à leurs rapports réciproques, elles sont pourrait-on dire entrelacées les unes aux autres et, partant, ont les unes pour les autres une mutuelle amitié, et cela en vertu de la connexion qui l'entraîne et de l'unité de la matière" écrit
Marc-Aurèle dans
Pensées pour moi-même (VI, 38).
Il semble que l'empereur philosophe avait déjà saisi de manière plus conceptuelle que physique ce que Einstein démontrera bien plus tard : "Toutes forces, tout mouvement, toutes dimensions, toutes caractéristiques matérielles sont relatives et participent à une unité : l'univers."
Marc-Aurèle s'inscrit dans un "stoïcisme abouti". Qu'entendons nous par là ? Nous signifions que l'empereur avait suffisamment intégré l'enseignement d'Epictète, Sénèque et Zénon pour prolonger avec adresse la connaissance de cette maîtrise des passions que formule l'enseignement du stoïcisme.
La reconnaissance de l'harmonie du pneuma, de ce souffle chaud qui traverse notre être pour le mener vers le mouvement de la vie et de son équilibre avec le destin n'implique aucun fatalisme mais demande une certaine pratique.
C'est à cette art praxis que s'exerce
Marc-Aurèle. C'est de lui, en effet, que nous tenons "cette matière pour la conduite", éthique en réalité très éloignée de l'aspect manichéen qu'impose souvent la morale collective, éthique proche au contraire d'un juste discernement dans nos actes : "la meilleure manière de se venger, c'est ne pas se rendre semblable à ceux qui t'ont fait mal".
Marc-Aurèle aura toujours à cœur de reconnaître au sein de la complexité des relations humaines et des formations même physiques ce que l'homme peut apporter en termes d'équilibre autant pour lui-même que pour le monde. La conduite s'inscrit donc dans une dynamique qui dépasse l'être humain afin de se lier plus étroitement à l'harmonie d'un seul et même monde : "Toutes choses sont liées entre elles et d'un nœud sacré, et il n'y a presque rien qui n'ait ses relations. Tous les êtres sont coordonnés ensemble, tous concourent à l'harmonie du même monde"
L'entendement de l'empereur philosophe vient donc promettre un certain accord entre ce qu'il nomme "le génie (ou démon) intérieur", la possibilité d'appréhender la nature par la création, et ce que la nature à son tour crée et détermine. De cette relation naît une certaine sagesse et manière de vivre, une idée de ce que peut apporter l'univers à l'individu comme ce que l'individu peut apporter à l'univers : "Souviens-toi de la matière universelle dont tu es une si mince partie; de la durée sans fin dont il t'a été assigné un moment si court, et comme un point; enfin de la destinée dont tu es une part et quelle part !".
L'empereur philosophe confronte ses obligations politiques avec les valeurs que ses maîtres stoïciens lui ont enseignées, mais aussi avec d'autres références : l'apport philosophique de Platon, Épicure, Démocrite, Héraclite. C'est en ce sens que les textes de
Marc Aurèle gardent un intérêt certain. Ils mettent effectivement en exergue une justesse éthique au sein d'une politique où l'art de décider doit toujours s'articuler à cette interrogation : veux-tu le pouvoir pour le pouvoir ou l'exercice du pouvoir ? Autrement dit, ton ambition est-elle d'obtenir la puissance, ou d'être capable à travers elle de réfléchir, dire et agir afin qu'un chemin vertueux soit tracé pour la cité ?
statue de
Marc Aurèle, jardins de VersaillesLoin d'être simple à mettre en pratique, cette interrogation souligne le souci d'un empereur qui, détenant le pouvoir suprême, continue à s'interroger sur ses propres motivations et intentions plus enfouies. C'est une leçon que, sans aucun doute, beaucoup d'hommes politiques devraient méditer à l'heure actuelle.
Le fait de s'arrêter de polémiquer pour se demander si ce que l'on essaie de créer relève d'une certaine 'bonté' et d'un désir d'aider ou d'une ambition toute personnelle implique l'homme politique à se recentrer et marquer un temps nécessaire dans sa prise de décision.
Marc Aurèle souligne tout au long de ses écrits les plus hautes valeurs de l'être humain : Sagesse, Justice, Courage et Tempérance, qui depuis Platon sont les quatre vertus principales du Philosophe, celles qui assurent la cohérence et la force des actions de ce dernier.
L'originalité de son œuvre réside dans le ton personnel des "
Pensées pour moi-même", qui témoigne d'une attention aiguë à l'urgence de "vivre pour le bien", c'est-à-dire vivre dignement dans un monde plein de troubles, à l'urgence d'accomplir son rôle d'homme possesseur d'un "génie intérieur" : forme d'intelligence pour situer la raison et élever son jugement.
La précarité de l'existence humaine, la fugacité du temps, de la mémoire, qui engloutit tous les hommes, grands ou petits, dans l'oubli et la mort; la petitesse de l'homme et de la terre dans l'infini de l'univers : tels sont les grands thèmes de la philosophie de
Marc Aurèle.
Cette insistance si moderne n'a rien de tragique car l'homme a sa place dans cet univers où chaque être est situé de façon ordonnée. Par son "génie intérieur", son esprit raisonnable (il ne s'agit pas encore de rationalité), l'homme participe de ce cosmos divin. Il comprend son éternelle transformation.
Cette vision élimine donc la peur de la mort qui n'est pas anéantissement mais changement, renouvellement de l'univers. Il faut donc accepter sereinement cet événement naturel. le but de l'homme est alors de vivre dignement le présent, de jouer son rôle qui est d'être utile au bien commun, car tous les hommes sont liés à la nature : "Que l'avenir ne te trouble pas car tu viendras à lui, quand il le faudra, avec la même raison que tu utilises pour les choses présentes".
Marc-Aurèle manifeste un sens très haut de sa responsabilité dans l'État, et se critique sévèrement lui-même tout en interrogant sans cesse la finalité de l'action politique : "Prend l'habitude autant que possible, de te demander à quelle fin se rapporte cette action, que désire l'homme qui veut agir ?".
Dans tous les cas, le philosophe insiste très longuement sur l'idée que la vision du Tout, de ses éternelles transformations, élève notre âme. Prendre part à l'équilibre naturel en faisant de sa pensée un moyen pour être en harmonie avec le monde participe à notre propre équilibre.
"La vision du Tout" va même au delà de cette conception de l'équilibre, elle place l'individu dans un rapport complexe avec l'ensemble de l'univers et l'oblige à penser la multiplicité des relations entre un homme et "la totalité de l'existence" (ce qui implique toute vie mais aussi toute durée). C'est pourquoi le destin ne nous est pas si étranger. Certes, il peut parfois nous dominer mais il n'existe pas sans ses "acteurs" et les hommes en font partie.
Cette vision du tout élimine les fausses représentations, les passions (au sens de la souffrance), en particulier l'ambition, l'orgueil, la colère, et nous amène à être modestes, justes et bienveillants envers chaque homme, notre égal en tant qu'être raisonnable et sociable, qu'il faut écouter en "entrant dans son âme".
L'homme qui suit la raison en tout est "tranquille et décidé à la fois, radieux et en même temps consistant". En ce sens, l'empereur était un précurseur du siècle des Lumières spécifiant (comme
Kant) la Raison comme meilleur guide pour la compréhension et le jugement de l'être humain.
La raison humaine qui est donc "génie intérieur" de l'homme devient cette parcelle de la finalité universelle divine qui est providence et à laquelle l'homme doit agréer car il est, nous l'avons compris, comme une partie dans un tout particulièrement significatif.
L'originalité et la modernité de la pensée de
Marc-Aurèle réside également dans la distinction radicale et déjà "cartésienne" (anachronisme voulu) de l'intelligence humaine, non seulement d'avec le corps, mais aussi d'avec l'âme d'essence matérielle. C'est d'ailleurs à partir de cette conception physique que l'empereur philosophe parle ensuite de ses considérations éthiques qui sont : "principe des fonctions vitales, maîtrise des passions" et "marque de l'esprit du temps".
Marc-Aurèle se considère comme un "progressant", c'est-à-dire comme celui qui progresse peu à peu sur le chemin de l'ordre universel en vivant justement selon la nature, mais aussi celui qui détient son directeur de conscience toujours confronté à la dure réalité des évènements. Par conséquent, l'exigence stoïcienne face aux décisions que l'homme doit prendre va en progressant et ne saurait atteindre totalement la perfection mais seulement une certaine sérénité : l'ataraxie.
Ainsi le bonheur est possible dans ce qui rend la nature contente d'elle-même et il ne dépend d'aucun bien extérieur mais d'un état d'esprit où l'individu se sent sensiblement capable d'être en paix avec lui-même et avec le monde. De là, il faut suivre son "génie intérieur" et ne considérer comme bien et mal que ce qui dépend de nous car, en réalité, l'on ne peut juger véritablement et avec justice que sa propre conduite.
Ce souci éthique d'une "morale individuelle désirée" et naturellement articulée à la collectivité semble être l'apport majeur de la philosophie de
Marc-Aurèle.
Il est également central de rappeler l'importance d'une notion chère à l'empereur: l'harmonie, la potentialité d'adjoindre aux manifestations incertaines de l'existence individuelle ou collective, un équilibre menant à une part relative de stabilité, elle-même nous laissant la possibilité de comprendre la nature et de réfléchir sur notre conduite.
Si le philosophe stoïcien souligne l'impact de cette harmonie tout en signifiant le propre, selon lui, de la justesse éthique, ce n'est que pour asseoir davantage son interrogation plus profonde de l'universalité, de ce qui, comme il le précise souvent dans ses
Pensées, est marqué par le sceau d'une intrication perpétuelle, c'est-à-dire par la présence constante du lien qui unit chaque élément à tous les autres.
Marc-Aurèle est un penseur de la liaison, d'une relativité de liens s'inscrivant dans l'absolu d'une unification donnant sens à nos actions.
Nombre de philosophes ont été et sont encore influencés par la vision très moderne et à la fois antique de
Marc-Aurèle et beaucoup ont vu en lui un apport pragmatique et avant tout une justesse dans l'affirmation et l'action, c'est-à-dire dans les deux manières de décider et de garder sa détermination.
La philosophie de
Marc-Aurèle n'est pas un système, et si elle n'est pas très complexe, elle demeure cependant fondamentale pour toute construction éthique.
source : wikipédia
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