J'avais prévu de laisser décanter Jérôme en moi. Prendre un peu de recul, en faire une analyse détachée. Pourtant, il y a comme une envie, contrastée, de partager cette œuvre tellement forte, et d'en expulser les aigreurs au plus vite. Jérôme est un livre comme on lit peu. Céline ou
Dostoievski sont immanquablement convoqués à l'inspiration de Martinet. Mais il y a là une noirceur profonde, ténébreuse, dans laquelle le lecteur se trouve avalé. La rythmique inconstante, les phrases fleuves et délirantes le plus souvent, le vocabulaire parfois obscène, l'accumulation fétide en font une épreuve. Les personnages malodorants, acharnés à leur propre déchéance, étrangers à l'autre, sournois et méchants prêtent peu à l'empathie. La ville cloaque, mi-Paris mi-Pétersbourg, sorte de royaume des damnés, aspire peu à peu Jérôme et le lecteur. Et la trajectoire de ce personnage qui travaille à sa perte donne le vertige. Comme une sorte de spirale vers le rien. Après l'amour auquel il n'a jamais cru, c'est même le désir qui fuit, pour ne finalement laisser place qu'à l'étouffement. Faire taire ce monde sinistre. Vous l'aurez compris, on touche avec Jérôme à la noirceur profonde et poisseuse. Mais on touche aussi à une écriture puissante, rageuse, radicale, une vraie expérience de lecture.