J'avais gardé du premier tome de Shandy le goût amer d'un second rendez-vous manqué. Certes j'y retrouvais Dominique Bertail, auteur de l'étonnant, et malheureusement resté discret, Homme Nuit paru aux éditions
Alain Beaulet, et pourtant… ce premier volume avait laissé l'empreinte d'un certain déséquilibre. Non que l'esprit du siècle en soit absent, l'évocation filée de l'Abbaye dans la forêt de chênes de Caspar David Friedrich en confesse l'héritage romantique, simplement, au delà d'une justesse graphique délicieusement envoûtante – j'y avais retrouvé quelque chose de l'univers onirique du Capitaine écarlate d'
Emmanuel Guibert – l'album souffrait, selon moi, d'une mise en couleur, d'un découpage et d'une trame scénaristique inégale. Fruit d'une collaboration naissante, l'album augurait toutefois du possible renouvellement d'un genre historique passablement moribond.
Passé l'intrigue prétexte du premier tome, le Dragon d'Austerlitz plonge Shandy au coeur de la bataille des Trois Empereurs. Admis dans un des régiments de dragons de la Grande Armée, il y fera son apprentissage du feu et retrouvera au passage deux personnages clés du premier volume, pièces maitresses d'un échiquier dont on peine toujours à déméler les enjeux. le triangle amoureux se met en place sur fonds de complots supposés et Dorigo s'affirme comme le contre-modèle obligé de Shandy. Lui ne découvre pas le monde, ne cherche pas l'aventure, ni les chemins qui "feront de lui un homme", il est la réalité pragmatique d'un agent au service de l'Etat… et de ses ambitions personnelles. Austerlitz est pour Shandy l'occasion d'un baptême par les armes autant que du deuil d'un certain idéal romantique.
Après un premier opus hésitant, Matz et Bertail réalisent avec le Dragon d'Austerlitz un véritable coup de maître. le cadre et les personnages désormais posés, l'histoire est en marche soutenue par la maestria graphique de Dominique Bertail. Moins inégal que le premier tome et plus cohérent visuellement, l'album offre une mise en couleur maitrisée, et des ambiances et jeux de lumières tout à fait surprenants. Mais c'est surtout par son découpage et sa mise en scène que l'album se distingue. Bertail multiplie le nombre de cases, impose un rythme, fixe des expressions rappelant l'imagerie du dix neuvième siècle et donnant à chaque instant un peu plus corps au récit. Offrant une lecture "cinématographique" assumée de son oeuvre, il joue des différentes échelles de plan fixant dans un plan large un lieu, une athmosphère, ou un temps propice aux récitatifs qu'il ne limite qu'au strict minimum. La séquence de la bataille, que l'on sent inspirée des tableaux de guerre de l'époque, est un modèle du genre. Dans la plaine morave immaculée, les troupes coalisées tombent sous le feu des troupes françaises, l'air brunit. Sur le flanc est, les dragons attendent puis lancent l'assault pour repousser l'ennemi sur le lac gelé. La charge est brutale, sauvage rendue par une double page à fond perdu tout en puissance. La terre tremble à la simple lecture de ces planches : une émotion brute évoquée avec une rare maîtrise. Dans la double page suivante, sur un champs de bataille abandonné aux morts, Shandy est à terre, l'ombre plane sur la plaine. le regard perdu dans le vague il ne voit pas Dorigo et fixe les fuyards noyés sous le feu des canons dans les eaux gelées du lac.
Le Dragon d'Austerlitz est indéniablement un des albums majeurs de ce début d'année témoignant d'une maîtrise narrative et graphique peu commune. Loin des canons traditionnels du genre, Shandy explore une période sous-exploitée de l'histoire de France. L'occasion de délaisser quelques instants les éternels complots esotérico-moyenâgeux pour la mythologie entourant le Premier Empire, ainsi que l'inévitable esprit romantique.
Lien : http://monsieur-o.fr/2006/02/13/sous-le-soleil-dausterlitz/