Il aura donc fallu attendre dix-huit ans au lecteur anglophone pour connaître la suite des aventures des protagonistes de la série des
Tales of the City, titre clin d'œil au feuilletoniste Dickens platement traduit par chez nous en
Chroniques de San Francisco (à ce propos, la traduction française de
Michael Tolliver lives est annoncée pour le printemps 2008).
En entamant la lecture de
Michael Tolliver lives, on ne peut s'empêcher de penser que même si
Armistead Maupin a eu beau s'en défendre dans les interviews données lors de la sortie du roman outre-Atlantique, c'est bel et bien d'un septième tome qu'il vient de gratifier les fans de la saga. D'ailleurs, HarperCollins Publishers ne s'y est pas trompé : sur la couverture, le bandeau vantant «International Bestselling Author of
Tales of the City» occulte presque le titre du roman.
HIV Positif, Michael, dit Mouse, qu'on avait laissé pour mort dans
Sure of You, est aujourd'hui un fringant quinquagénaire à qui la trithérapie a permis de survivre à l'hécatombe des années 1980/90. Cerise sur le gâteau, il file le grand amour avec Ben, un garçon de 21 ans son cadet "“an entire adult younger if you insist on looking at it that way”".
Dès les premières lignes du roman, Mouse tombe par hasard sur Ed Lyons, un «coup» d'un soir rencontré des années auparavant au détour d'une party. Clin d'œil de Maupin, dans le dialogue entre les deux hommes, Ed exprime exactement ce que pense le lecteur en retrouvant Michael : "“Hey,” he called, “you're supposed to be dead.”"
"I gave him an off-kilter smile. “Guess I didn't get the memo.”"
"His face grew redder as he approached. “Sorry, I just meant… it's been a really long time and… sometimes you just assume… you know…”"
"I did know. Here in our beloved Gayberry you can barely turn around without gazing into the strangely familiar features of someone long believed dead. Having lost track of him in darker days, you had all but composed his obituary and scattered his ashes at sea, when he show s up in the housewares aisle at Cala Foods to tell you he's been growing roses in Petaluma for the past decade.”"
Comme dans les épisodes précédents, Anna Madrigal est elle aussi de la partie. Octogénaire, l'ancienne propriétaire du 28 Barbary Lane est restée proche de Michael. Tout comme Brian, à qui Michael a revendu sa pépinière quand il se croyait condamné. En chair et en os ou au détour d'une conversation, ils sont tous là : Mary Ann, Dee Dee, Mona, Mother Mucca, D'orothea, Edgar Alcyon…
Et puis surtout, on goûte à nouveau avec plaisir à l'humour de Maupin et à ses traits d'esprit qui font mouche et ont assuré le succès de la saga :"
Ce n'est pas le passage de la narration à la première personne, les chapitres plus longs ou l'arrivée de nouveaux personnages comme Ben, l'amant de Michael, Jake, l'associé transgenre de Michael, Shawna, la fille de Brian et Mary Ann, Patreese, le coiffeur noir de Mama Tolliver, Irwin, le frère de Michael, et Lenor, sa femme, qui vont altérer cette impression d'être «en terrain connu».
Et pourtant, en y regardant de plus près, on comprend mieux ce que Maupin veut dire quand il prétend que
Michael Tolliver lives n'est pas une suite des Chroniques. Avec cette affirmation volontairement provocatrice, il veut certainement attirer l'attention du public sur l'esprit qui habite son nouveau roman. Maupin ne l'a jamais caché, il y a beaucoup de lui dans le personnage de Michael, et plus que jamais dans
Michael Tolliver lives. En plaçant son héros dans une situation similaire à la sienne (quinquagénaire, séropositif, marié à un garçon beaucoup plus jeune que lui), l'identification est quasi parfaite. le passage de la narration à la première personne lui permet de s'exprimer plus librement et d'en dire plus sur lui-même par la voix de son héros.
L'insouciance des précédents tomes de la saga a bel et bien disparu. Chez Michael/Maupin, le grand traumatisme responsable de cette nouvelle prise de conscience n'est pas, comme chez la plupart des Américains d'aujourd'hui le 11 septembre, mais l'épidémie de sida et ses ravages. La perspective d'une mort annoncée, presque programmée, puis d'un retour inespéré à la vie grâce aux trithérapies, a agi sur lui comme un électrochoc. Alors qu'il s'était préparé à mourir, il lui a fallu accepter l'idée qu'il allait finalement survivre. A aujourd'hui 55 ans, Michael/Maupin se retrouve confronté aux préoccupations des gens de son âge.
Si dans ce nouvel opus les scènes de sexe ne sont plus passées sous silence, Michael/Maupin n'hésite pas non plus à aborder des thèmes plus «sérieux» comme la fidélité dans le couple, le pouvoir de séduction passé cinquante ans et le recours au viagra comme si avec l'âge, Michael/Maupin ne craignait plus d'appeler un chat un chat, mais sans jamais se départir d'une touche d'humour.
La question de la différence d'âge dans le couple est également omniprésente, et souvent Michael/Maupin se pose la question de savoir comment va évoluer sa relation avec son jeune amant, s'il sera là pour l'accompagner le jour de sa mort ou s'il finira sa vie tout seul.
Autant de questions ravivées par la mort prochaine de sa mère malade, qui remet aussi en question l'idée de la famille. Doit-on privilégier sa famille biologique ou sa famille de cœur ? L'homosexualité de Michael l'a tenu à l'écart de sa famille. le déclin de Mama Tolliver, bigote fondamentaliste, va l'obliger à renouer avec son frère Edwin et sa belle-soeur Lenor. Dans une ambiance lourde d'incompréhension, chacun essaie de faire au mieux pour que se dissipe le malaise. Si Michael a choisi de ne plus faire de concessions, Lenor tente maladroitement de prouver à Michael et Ben qu'elle n'a aucun problème avec l'homosexualité. Mais Michael reste clairvoyant.
Enfin, autre différence notable avec ses prédécesseurs,
Michael Tolliver lives est un roman politique dans lequel Maupin/Michael écorne à plusieurs reprises la famille Bush et la montée de l'intégrisme puritain WASP.
Tout à la joie de retrouver les anciens locataires de Barbary Lane, j'ai dévoré avec plaisir ce roman que j'ai trouvé plus consistent dans ses thèmes que les six tomes des Chroniques.
Michael Tolliver lives est un roman qui existe par lui-même car même s'il est fait référence aux personnages des six tomes de la saga, il peut être lu et compris sans que le lecteur les ait lu au préalable. D'ailleurs, à ce propos, les «gardiens du temple» se sont déjà insurgés de la présence de certaines inexactitudes quant aux allusions aux tomes précédents.
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