ISBN : 2020685809
Éditeur : Editions du Seuil
(2004)
Note moyenne : 3.5/5 (sur 6 notes)
Le ghetto français : Enquête sur le séparatisme social2Ajouter à mes livres
Le problème de la ségrégation urbaine en France ne se limite pas à quelques centaines de quartiers dévastés par l’échec et la pauvreté. Ceux-ci ne sont que la conséquence la plus visible de tensions séparatistes qui traversent toute la société, à commencer par ses élite... > voir plus
Un des livres excellents pour lesquels j'ai créé ce blog. Un livre que j'ai envie d'obliger tout le monde à acheter.
Après "Trois leçons sur la société post-industrielle", nouvel opuscule brillant publié par "La République des Idées", qui est vraiment une république très fréquentable.
"Le ghetto français" décrit et explique les phénomènes de séparatisme social à l'oeuvre en France, et dont les quartiers d'exclusion ne sont que la conséquence ultime et visible.
A l'orée des années 1960, dans des discours restés célèbres, John Kennedy puis Lyndon Johnson définissaient une nouvelle frontière sociale pour leur pays : au-delà de l'égalité des droits, l'égalité réelle des personnes, l'égalité devant les processus de constitution de soi, devant l'avenir. Il est de bon ton aujourd'hui de déclarer que tout a été dit et tenté en matière de justice sociale. L'examen scrupuleux de la situation française montre qu'il n'en est rien. A bien des égards, nous n'avons jamais réellement pris acte du déchirement intérieur de notre société, ni réellement mis en oeuvre les principes politiques qui permettraient de la rassurer et de la recoudre.
La montée des services et des nouvelles technologies dans l'économie a modifié en profondeur le nature des emplois offerts dans les entreprises privées. Les relations entre employeurs et salariés sont beaucoup plus personnalisées et fragiles qu'autrefois. La production de services sollicite chacun de façon plus intime et immédiate que la production de biens matériels.De même que chacun (comme consommateur) exige des autres une prestation de plus en plus adaptée à sa situation particulière, chacun (comme travailleur) doit désormais livrer dans son travail ce qu'il a de plus personnel et de plus singulier.
Le " bon citoyen " qui, relativement diplômé et correctement rémunéré, irait s'installer par solidarité dans un quartier déshérité serait aussi rapidement suspecté d'être un " mauvais parent ". Cette contradiction est certes terrible mais, paradoxalement, elle aide à mieux comprendre les ressorts cachés du séparatisme social : c'est peut-être aux individus eux-mêmes qu'il faut s'intéresser, plutôt qu'aux territoires.
La réflexion pourrait (et devrait) naturellement être prolongée. Comment lutter contre les causes profondes de la ségrégation territoriale sans atténuer l'anxiété sociale des familles et des jeunes face à l'école et au marché du travail ? Dans la foulée des politiques alternatives que j'ai tenté d'illustrer, je crois notamment nécessaire de promouvoir une école moins sélective, moins anxiogène, avec des programmes moins lourds et plus concrets, autour desquels pourraient se déployer des scolarités obligatoires dont le redoublement et l'échec seraient quasi bannis (comme c'est d'ailleurs le cas chez la plupart de nos voisins européens).
Comment lutter contre la ségrégation et les inégalités de contexte qui la caractérisent et l'alimentent ? Question difficile dans un pays où la " mixité sociale " recueille les suffrages d'une écrasante majorité de citoyens - notamment parmi les intellectuels et les politiques -, mais se heurte aux choix concrets et aux pratiques individuelles d'une majorité tout aussi écrasante - y compris parmi les intellectuels et les politiques. Faut-il se scandaliser d'une telle contradiction ? Faut-il s'émouvoir de découvrir en chacun de nous les passions enfouies de la ségrégation dont nous constatons les effets autour de nous ?