J'ai vu ce livre hier à la FNAC, au cours d'un de mes très rare périple là-bas. C'est d'abord la couverture qui a attiré mon regard, ce crâne d'homme nu, fragile, légèrement penché sur le côté, et cette ampoule qui projette une lumière mauvaise, crue, agressive! Je me suis dit, mmm, là, on tient un bouquin qui doit aller d'une manière ou d'une autre à l'essentiel. Je ne me suis pas trompée, et je l'ai lu cette après-midi d'une traite, chose que j'ai peu souvent l'occasion de faire faute de temps.
L'ambiance et la teneur du livre sont dès le début esquissées lorsque l'auteur signale que ce qui est raconté dans le troisième chapitre "est particulièrement intense et éprouvant, pour tout ce qu'il exprime de la cruauté humaine, qu'elle soit effective ou intentionnelle, d'autant plus qu'il rajoute dans ce court préambule "qu'il aurait souhaité ne pas avoir à l'écrire." Étrange aveux.
J'ai tout lu, et me suis bien pris une baffe dans la gueule, mais que je m'y attendais et comme j'ai bien fait!
Rafael, vingt et un ans, illettré, père de trois enfants, vit dans une roulotte aux abords d'une décharge publique baptisée Morgantown, où les habitants de la ville toute proche viennent jeter ce dont ils n'ont plus besoin. Les familles qui vivent là subsistent en prenant dans la décharge ce qui peut être revendu, ou réutilisable.
"La famille de Rafael, comme toute la population de Morgantown, avait besoin d'argent pour survivre, ils avaient plus besoin de nourriture encore que de la présence de quiconque: pour se déplacer, quitter la ville, trouver du boulot et des endroits où s'installer, aller vivre là où les fonctionnaires, le fric, l'aide sociale, et les excédents alimentaires n'avaient pas totalement disparu. Rafael n'avait pas de réponse à toutes ces questions. Il n'avait jamais su quoi faire, pour lui et sa famille. Exister, c'était un truc qui lui était tombé dessus, comme ça. Et sa réaction, pas pire qu'une autre, avait été de boire pour oublier la faim et la douleur (...) (page 56)
Il n'a pas de travail, mais possède un numéro de sécu, et avoue qu'il n'a jamais cessé d'essayer de trouver un emploi, sans jamais conclure. Jusqu'au jour où un étrange inconnu, pseudo producteur de films, lui propose de "tourner" dans son prochain film en donnant sa vie contre trente mille dollars. le film est un snuff movie, un de ces films que l'on peut hélas trouver sur internet, ou acheter je ne sais où illégalement, enfin des horreurs sans nom pour tarés psychopathes.
Le personnage de Rafael est absolument dépourvu de tout sentiment mauvais, il est d'une naïveté incroyable, et d'un courage extraordinaire. En lisant, je me disais que l'on avait affaire à une sorte de figure christique, à un Jesus moderne, prêt à se sacrifier pour permettre aux siens de partir loin de leur malheur. Par ailleurs,Gregory
Mc Donald dresse un portrait au vitriol de notre monde moderne, où coexistent en bordures des grandes agglomérations des poches de misère où les gens n'ont ni eau courante, ni électricité, ni aucun moyen de subsistance, hormis leur débrouillardise et leur entraide.
"Au fond de lui même, il songea (...) qu'avec cette vie là, il n'avait aucune chance. Il ne savait pas bien comment ça c'était goupillé mais voilà: maintenant il avait femme et enfants, trois. Et tout ce beau monde avait besoin de tas de choses, manger, s'habiller pour aller à l'école,(...) de petites attentions, des présents, des jouets pour montrer qu'on les aime, tant de choses vues et revues dans les vitrines, tant de choses inaccessibles. (p.55)
Ainsi, comme le dit Rafael :"je vaux davantage mort que vivant" (p.60).
Puisqu'il ne voit que cette solution, il signe le " contrat" qui n'est en réalité qu'un bout de papier sans valeur, qui l'engage à se faire tuer pour sauver les siens. C'est terrible, car on sait très bien que sa femme ne touchera sans doute jamais l'argent, mais on voit la misère sous son vrai jour, l'exclusion gratuite et régulière que subit cet homme et sa famille, et l'on se dit qu'il n'a peut être pas tort de penser qu'il n'a pas d'autre avenir.
Ce livre est terrifiant, touchant, extrêmement bien écrit et brut. Il faut le lire d'un coup, ne pas s'arrêter sous peine de ne pas avoir le courage de le reprendre en main. Malgré les horreurs et la misère décrites, on se rend aussi compte que c'est en trouvant l'extrême pauvreté que les habitants de Morgantown ont retrouvé un peu de chaleur et d'humanité, car bien que dépourvu de tout, malades, rejetés et affamés, ils sont là les uns pour les autres et s'entraident sans cesse dès que cela est nécessaire. On a juste l'impression qu'ils sont à jamais bannis de "notre" société dite civilisée et humaine. Un petit dérapage et ils ont fini au fond de ce ravin, sans aucun autre espoir que la mort pour en sortir.
"Les gens des environs considéraient ceux qui vivaient dans le ravin comme des sans-abris. (...)Les habitants du ravin ne se considéraient pas comme des sans-abris." (p.93) "Dans le ravin, il y avait beaucoup de voitures abandonnées qui pouvaient accueillir un voyageur pour une nuit, ou pour une semaine."
(p.93)
Au fil des pages, les personnages qui croisent Rafael sont soit odieux, l'un d'eux par exemple, lui demande s'il s'est "reproduit" comme s'il s'agissait d'un animal, soit racistes, on le traite régulièrement d'indien, soit indifférents.
On trouve néanmoins quelques personnages lumineux et généreux, comme ce conducteur de bus qui s'arrête en haut du ravin pour permettre aux habitants d'avoir un dernier lien avec la société et qui déclare:
"Et pourquoi je ne ferais pas ça? Ils font comment ces gens pour vivre? Je me dis qu'il faut les aider un peu. Vous savez qu'il y a des gosses là-bas? Des petits enfants? Dans ce trou de merde? Et ils vivent là- dedans? Vous autres, vous feriez mieux de faire quelque chose pour eux, je vous le dit." (p.168)
Rafael n'a plus que trois jours devant lui, et décide de gâter sa famille, en leur faisant les seuls cadeaux qu'ils n'auront sans doute jamais dans leur vie, et en offrant aux habitants un repas digne de ce nom. le roman ce termine sur cette note, Rafael se demandant : "se souviendront-ils de ça?"
A lire de toute urgence ;-)