ISBN : 9782213654256
Éditeur : Fayard (2011)


Note moyenne : 3.79/5 (sur 14 notes) Ajouter à mes livres
T-Bird Murphy est un homme révolté qui rejette la société et vit dans un garage isolé du Missouri. Violent, raciste et marginalisé, il revendique la déchéance comme nouvelle forme de liberté et tire sa force de la musique et de la littérature, apprises en secret.
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Critiques et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par Aaliz, le 29 avril 2012

    Aaliz
    Voilà une lecture dont on ne sort pas indemne.
    Bienvenue à Oakland est un livre qui dérange, qui parle cru, qui vous pend par les pieds et vous secoue comme un prunier, qui vous gifle toutes les 10 pages, vous insulte, vous malmène, vous fait culpabiliser, bref c'est un de ces romans anti-conformistes, provocateurs, politiquement incorrects. Si vous avez l'âme sensible et une tendance à la susceptibilité, passez votre chemin.
    Bienvenue à Oakland c'est l'envers du décor, le négatif de l'American Dream, l'opposé de la jolie petite banlieue bien propre à la Desperate Housewives.
    Bienvenue à Oakland c'est le contrepied des séries américaines qui envahissent notre petit écran, ces séries qui puent le consumérisme et le matérialisme bourgeois, qui font rêver les prolos avec de belles baraques et de belles bagnoles qu'ils ne pourront jamais s'offrir.
    Bienvenue à Oakland c'est un coup de gueule, un cri de guerre contre ces bobos qui se pavanent dans leur petit confort bien tranquille pendant que d'autres pourrissent dans la crasse et triment comme des malades pour rembourser leurs dettes et avoir un toit au-dessus de leur tête.
    Bienvenue à Oakland c'est une plongée dans la misère, dans les quartiers pauvres de la banlieue de San Francisco, ces quartiers où il ne fait pas bon se promener seul, ces quartiers qu'on ne voit jamais à la télé parce que c'est la honte, c'est pas beau, ça pue et c'est pas vendeur.
    C'est T-Bird Murphy qui nous souhaite la bienvenue et qui nous sert de guide dans ce Oakland de la misère. Il nous raconte son enfance, entre une mère indigne qui passe son temps à taper sur ses gosses et à s'enfiler les mecs du quartier, un père qui n'est pas vraiment son père mais qui le prend sous sa protection tout en étant dur avec lui ( bah oui c'est pas son vrai fils alors faut pas pousser non plus), les petits boulots à travers lesquels il fait l'expérience des patrons pourris et la violence ambiante avec guerre des gangs, guerre des races, lutte des classes.
    Oakland c'est la merde. Oui mais une belle merde, une belle merde dans laquelle tous pataugent et qui les unit, qui les rend solidaires. Il suffit de voir le sort réservé à FatDaddy Slattern par ses voisins, FatDaddy Slattern qui a trahi, qui a voulu se distinguer des autres, se croire au-dessus du lot.
    Ce roman est d'une profonde noirceur mais pourtant j'ai ri. Et pour que je rie en lisant il en faut vraiment. Autant dire que ça ne m'arrive quasiment jamais, au plus j'esquisse un sourire et c'est tout. Mais là, non, j'ai ri, vraiment ! Comment rester de marbre face au personnage de Jorg et son terrible « Adresse » ? Ou encore lorsque T-Bird et son pote Ben encastrent leur voiture dans une baraque ? Et tout ça raconté dans ce style cru, ce langage fleuri que nous sert Eric Miles Williamson. Car oui, vous allez avoir votre dose de « gros mots » et vous allez vous-même en prendre pour votre grade. C'est bien la première fois que je me fais insulter par un livre !
    Eric Miles Williamson ne fait effectivement pas dans la dentelle et si vous le lui reprochez voilà ce qu'il pourrait vous répondre :
    « Ce dont on a besoin, c'est d'une littérature imparfaite, d'une littérature qui ne tente pas de donner de l'ordre au chaos de l'existence, mais qui, au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, dans une littérature qui hurle à l'anarchie, apporte de l'anarchie, qui encourage, nourrit et révèle la folie qu'est véritablement l'existence […].
    Tu veux du parfait ? T'as qu'à lire les putains de bouquins de quelqu'un d'autre. Ce bouquin, si je le fais bien, sera tout sauf paaarrrfait. Je ne veux pas qu'après avoir tourné la dernière page tu t'étires sur ta chaise longue hors de prix avec un soupir plein d'autosatisfaction[…]. »
    Vous voyez ? T-Bird s'adresse directement à vous, vous prend à partie, enfin … T-Bird ou Eric Miles Williamson ? Difficile de faire la part entre les deux voix. II semblerait bien que le livre contienne des éléments autobiographiques, ce qui ne peut qu'ajouter au réalisme du milieu décrit.
    Mais tout de même, un bémol : quelle image de la femme ! Vénale, matérialiste, égoïste, faignante, négligée, de petite vertu … Pffffiou, ça sent le mâle misogyne qui a eu de mauvaises expériences… oups, j'avais bien dit de ne pas être susceptible ….
    Alors voilà, Bienvenue à Oakland est une bombe qui explose selon le lecteur ou pas, un OVNI littéraire, un bouquin inclassable, hors norme, unique. Je n'avais encore rien lu de tel. On adore ou on déteste.
    Moi qui aime les écrits engagés et enragés, je ne pouvais pas faire autrement qu'adorer et même j'en redemande.
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    • Livres 5.00/5
    Par Paco, le 24 octobre 2011

    Paco
    Eric Miles Williamson cède sa plume à T-Bird Murphy, personnage narrateur du livre. Quelle histoire bon Dieu... J'avoue n'avoir jamais rien lu de pareil et je reconnais qu'il va me falloir un moment pour m'en remettre! Pour l'expliquer d'une autre manière, difficile d'en sortir indemne. On en prend plein la gueule. Eric Miles Williamson, par la voix furieuse et pleine de rage de T-Bird Murphy, nous plonge dans les ghettos sombres, malsains et dangereux d'Oakland, ville industrielle située en face de San-Francisco, où certaines races, dont de pauvres blancs comme lui, sont totalement exclus, catalogués et traités comme des clébards dans la société.
    Si vous cherchez à découvrir de la belle littérature sans trop de vulgarité, autant vous dire que vous n'ouvrez pas le bon bouquin! Quoi que... le franc parlé du personnage, d'une dureté extrême, est aussi d'une subtilité effarante et non dénué de sens (bien au contraire!). T-Bird Murphy nous parle entre quatre yeux, nous crache à la figure sa vision d'exclu vis-à-vis d'une Amérique de merde, ne cherche absolument pas à nous ménager - nous insulte même parfois - et va droit au but avec un langage rempli de rage et de dégoût. Sa parole franche et son monologue scabreux et dur nous emportent malgré nous, avec lui, dans sa zone, son milieu, dans son indignité. On écoute, on écoute encore et on ne s'en lasse pas. On dit "merde", souvent... On se dit que ce n'est pas possible de vivre ça! Et pourtant... Nous ne pouvons que compatir, avec notre regard extérieur, tout en restant d'une certaine manière concernés, sans savoir pourquoi.
    J'ai tout de même envie de dire que les propos de T-Bird Murphy sont une sorte de poésie, mais à sa manière. A la manière de la rue et de la merde. A la manière finalement d'une personne salement victime de l'exclusion et qui l'exprime avec de la classe, vulgairement classe... Une belle leçon de philosophie de vie au bout du compte. T-Bird Murphy ne sollicite pas notre pitié, il veut juste s'exprimer... Après avoir parcouru quelques kilomètres de lecture au côté de ce personnage, on se doute bien que T-Bird Murphy et l'auteur Eric Miles Williamson ne sont qu'une seule et même personne.
    Fils d'immigrés irlandais, la quarantaine, T-Bird Murphy vit dans un box de parking merdique, infecté de bestioles de toutes sortes. Il enchaîne les petits boulots depuis l'âge de 10 ans - ramasser les crottes de chiens sur les trottoirs, manoeuvre sur les chantiers, chauffeur de camion-poubelle, pour n'en citer que quelque-uns - mais ne gagne largement pas sa vie. Et pourtant, il a tout essayé. Il exprime d'ailleurs clairement ce qu'il pense des employeurs, de ces grands connards de patrons qui exploitent et profitent de gens comme lui. Il nous parle aussi de son enfance, une enfance que même un chien ne voudrait pas! Je ne vous donne pas de détails ici. Je vous dit juste que c'est inhumain, amer, cruel et intolérable.
    T-Bird Murphy nous livre donc sa vie, sa merde, ou plutôt des passages de sa vie, agréables ou non, mais plutôt désagréables. Mais aussi les bons moments comme sa passion pour la musique, le jazz - la trompette - un tremplin essentiel pour rétablir son moral et le propulser au plus haut. T-Bird Murphy est un grand mélomane comme son père Bud - enfin pas son vrai père, évidemment - et quand il joue, il oublie sa déchéance, sa misère et sa souillure de vie et il se met à rêver... Sa musique, on la perçoit, on la ressent, et on l'écoute une fois de plus, attentif... A retenir aussi les bons moments avec ses amis, ses longues heures passées avec eux au "Dick", leur bar crasseux qui leur est plus ou moins réservé pour parler de femmes, où plutôt de leurs ex-femmes qui les ont mis sur la paille en demandant le divorce et surtout en demandant des pensions alimentaires hors norme. Des gars brisés et cassés.
    C'est glauque, c'est dur, verdâtre et violent. On vogue pleinement et profondément dans un milieu où drogue, sexe, délinquance et beuverie mènent le jeu, où les femmes n'ont pas beaucoup d'amour propre, mais plutôt l'amour vulgaire, canaille et inélégant. Mais aussi dans celui de la musique, de l'amitié, au milieu de gens paumés, travailleurs, laissés-pour-compte qui entretiennent tout de même avec force le respect, la solidarité, la fierté et l'honneur. Eric Miles Williamson sait nous décrire cette ville d'Oakland effacée par les lumières de San-Francisco, avec adresse et habilité. Ses décharges immondes où la pollution et les déchets se transforment en geysers de gaz pestilentiels et méphitiques. Ses rues remplies de merdes grouillantes d'asticots. Ses taches de sang et bout de crânes éparpillés sur le sol. Et surtout son ambiance, son climat, son atmosphère. La beauté se niche dans les détails, mais une beauté vue par des personnes comme T-Bird, et non les autres, les riches, les connards. Tout est relatif.
    Laissez-vous surprendre et abasourdir par les paroles de T-Bird Murphy. Laissez-vous balader, emmener par les propos directs, francs et sans détours d'un type miséreux, perdu et enragé, mais aussi bon, juste et loyal! Pour ma part, je m'y suis complètement engouffré, comme hypnotisé, j'ai rapidement oublié la sensation de lire et je crois bien que je me suis retrouvé malgré moi dans cette cité. Mais je n'en suis pas sûr, peut-être était-ce juste un mauvais rêve. Quoi qu'il en soit, Bienvenue à Oakland.

    Je vous livre quelques passages du récit, révélateurs.

    "... Avec le jazz et l'impro, c'est différent. Suffit de suivre la pulsation qui te bat dans les couilles, tes fluides circulent et t'as ce truc en toi, ce truc tu ne ressens pas tant que tu ne joues pas, mais que tu captes dès que tu te mets à jouer, et que tu laisses échapper dans le bar. Jouer du jazz, c'est comme être bourré au dernier degré et baratiner sa nana préférée pour la convaincre qu'on est vraiment sexy... et y arriver! Mais par rapport aux musiciens réglo, ces soldats sapés en costard-noeud pap, ouais, par rapport à ces types-là, je suis un gros nul."

    "... Il l'a descendue? Putain, il est temps! Mais je croyais que vous étiez ses potes? Payez la caution et faites-le sortir! Quand on descend une salope dans son genre, surtout une salope d'ex, la caution va pas chercher plus loin que dans les deux mille. Les juges comprennent ce qu'un homme est obligé de faire parfois."

    "... Si, la merde qu'on voit, les étrangers considèrent qu'elle est laide, c'est parce qu'ils sont habitués à la merde que, eux, ils trouvent belle et qu'ils ne perçoivent pas combien leur monde peut nous paraître immonde à nous, la laideur de leur petit personnel et de leurs bagnoles européennes ou japonaises hautement antiseptiques qu'aucune tache de sperme ni de honte ne corrompt jamais, la laideur de leurs briques si parfaitement alignées, de leur carrelage récuré, de leurs jardiniers, de leurs plombiers, tous ces gens qui travaillent pour eux - nous. Mais nous, parce qu'on est nous, on voit des trucs magnifiques qu'ils ne voient pas. La beauté d'une haie bien taillée ou d'une rampe d'accès au béton bien coulé, la beauté d'un petit ange mexicain en cloque à treize ans, obèse et triste, la beauté d'un immeuble correctement démoli. Nous qui vivons dans la laideur, on connaît la beauté - et elle n'a rien à voir avec ce qu'on trouve dans les magazines branchés des salles d'attente des toubibs ou des avocats spécialisés dans les divorces."

    Il parle d'Oakland. "... C'est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d'une propriété privée; c'est beau, le sang répandu sur le trottoir, les mares de vomi et les bouts de chair dans les ruelles, à l'arrière des bars. La beauté des merdes de chien qu'on dirait vivantes tant elles grouillent d'asticots, je la vois, ces paquets de merde couvent comme des gros tas d'intentions insondables qui se tortillent en quête d'une improbable raison primale. Je la vois, la beauté de ces adolescents lubriques, dans la rue, qui se passent la langue sur les lèvres en jetant des regards perçants aux jeunes appelés du Midwest, ces pervers qui débarquent de leurs petites villes de merde, et la beauté des vieilles qui relèvent leur jupe pour pisser dans le caniveau, elles font ça avec le sourire, comme il faut. Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu'on baigne dans le désespoir absolu. L'Espoir, c'est pour les connards. Il n'y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir."

    Il parle des employeurs. "... Qu'est ce qu'on dit, quand on pense aux maladies mortelles qu'on se chope en bossant dans tes magasins et tes usines, sur tes chantiers de construction? Tu crois qu'on se dit quoi, tard le soir, après avoir picolé toutes nos canettes de Busch, quand on repense que tu nous fais payer notre place de parking dans tes usines hors normes avec des latrines à la place de vraie toilettes? Tu crois qu'on pense à quoi, quand on signe nos chèques de pension alimentaire destinés à tes filles qui nous épousent parce qu'on est de vrais hommes, mais qui nous plaquent en demandant le divorce parce que, ce qu'elles veulent, c'est une fiotte dans ton genre? A quoi on pense quand on tond ta pelouse, qu'on débouche tes chiottes, qu'on passe devant tes baraques aux garages plus grands que nos apparts ou nos caravanes, quand on voit que tes filles portent un appareil dentaire, alors que les dents pourries des nôtres leur donnent des airs de sorcières à même pas seize ans? Qu'est ce que tu crois qu'on imagine quand on entend aux infos que ta maison sur les collines a été emportée par un glissement de terrain et que tu as perdu ton mobilier hors de prix? Tu crois peut-être qu'on a pitié de toi? Qu'on espère que, toi et ta petite famille, vous vous porterez bien et que tout ira pour le mieux? N'oublie pas, Mr ou Mrs Tout-Confort, que je suis en train d'écrire dans mon garage de Warrensburg, dans le trou du cul du Missouri. ... J'ai fini dans ce trou parce j'étais un mec bien et que je n'avais pas encore compris la leçon que m'avait enseignée FatDaddy Slattern. Si je vis dans ce trou, c'est à cause de types comme toi. Alors, tu sais quoi? Je ne t'aime pas."

    Lien : http://passion-romans.over-blog.com/article-bienvenue-a-oakland-d-er..
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    • Livres 5.00/5
    Par bibliomanu, le 11 janvier 2012

    bibliomanu
    Le noir est une vision « anti-angélique » du monde, une vision engagée ou désespérée qui explore les profondeurs de la souffrance sociale ou psychologique, en prise directe sur notre temps et sur la marche de l'Histoire. le noir n'hésite pas à dénoncer, à mettre le doigt où ça fait mal.

    Ainsi parle Romain Slocombe pour définir le roman noir dans ce qui le différencie du roman policier. Il n'est pas le premier à qualifier de la sorte le genre et je trouve cette approche assez juste. Appropriée en tout cas, notamment parce que cette définition colle à merveille au dernier livre de Eric Miles Williamson, Bienvenue à Oakland. N'allez pas chercher une intrigue policière dans ce livre, vous ne la trouverez pas. Vous plongerez en revanche, à travers le récit de T-Bird, dans un monde de misère, dans les bas-fonds d'un ghetto où la violence le dispute à l'indifférence. Mais pas seulement.
    C'est beau des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d'une propriété privée ; c'est beau, le sang répandu sur le trottoir, les mares de vomi et les bouts de chair dans les ruelles, à l'arrière des bars. La beauté des merdes de chien qu'on dirait vivantes tant elles grouillent d'asticots, je la vois, ces paquets de merde couvent comme des gros tas d'intentions insondables qui se tortillent en quête d'une improbable raison primale. Je la vois, la beauté de ces adolescents lubriques dans la rue, qui se passent la langue sur les lèvres en jetant des regards perçants aux jeunes appelés du Midwest, ces pervers qui débarquent de leurs petites villes de merde, et la beauté des vieilles qui relèvent leur jupe pour pisser dans le caniveau, elles font ça avec le sourire, comme il faut. Y'a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu'on baigne dans le désespoir absolu. L'espoir, c'est pour les connards. Il n'y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.
    L'épreuve suprême que tout homme digne de ce nom doit surmonter ne consiste pas à prouver combien il a réussi dans la vie, mais à quel point il assume de s'être fait baiser la tronche.
    Je n'avais pas été sensible à Noir béton, le précédent ouvrage de Eric Miles Williamson paru en France. Je redoutais de ressentir cette même imperméabilité face au texte. Aussi, j'ai repoussé cette lecture jusqu'à par succomber aux sirènes d'autres blogueurs puis d'un détenu du centre pénitentiaire où j'ai eu l'occasion d'intervenir pour le travail.
    Succomber aussi à la langue d'Eric Miles Williamson. T-Bird, son narrateur, percute, assène les coups pour, au final, nous raconter sa vérité : celle d'un monde de reclus où l'humanité n'en est pas moins présente. La force de Eric Miles Williamson réside dans sa manière de nous ouvrir les portes de son univers, dont il nous fait littéralement toucher du doigt les bas-fonds dans lesquels évoluent ses personnages. Que ce soit la puanteur de la décharge, la suie, le cambouis, la crasse d'une voiture/poubelle, la merde, la sueur, la fumée des clopes dans les bars, la brume, Williamson rend tous ces éléments extrêmement prégnants. Avec des accents de rage et de désespoir, oui, comme j'ai pu lire ici ou là, il a chargé son écriture avec les accus d'une poésie bouleversante que l'on retrouve même jusque dans le tempo des phrases, jusque dans leur rythme. Ce qui n'est d'ailleurs pas, comme le dit T-Bird lui même, sans rappeler la musique, évoquée avec une réelle beauté dans les lignes du livre. D'ordinaire, je ne suis pas sensible à de telles comparaisons et descriptions tirant sur de longues pages. Mais là, là, mes amis, c'est à vous démanger de prendre une trompette entre les mains, de jouer les virtuoses sur ses pistons. Sublime.
    A mesure que les insultes fusent à la deuxième personne, comme pour prendre le lecteur à la gorge et ne plus le lâcher – opération réussie – T-Bird, de sa voix aux relents d'alcool vous crache toute sa détresse à la figure, dévoilant au final une chaleur humaine et une solidarité sidérante. Au passage aussi, il vomit sa ville, Oakland, autant qu'il la vénère.
    On connaît chaque fissure des trottoirs. On sait qui vit où. On sait tout de nos sens […] ce que ressent le bitume quand on l'écrase.
    Il faut lire ce livre pour la magie de ses mots percutants, pour la beauté qui en émane indéniablement.
    P.S : mention spéciale pour la couverture du livre. La photographie en noir et blanc de ce chien courbant l'échine et qui continue à avancer sur du sable, sans jamais rompre, imagine-t-on, illustre à merveille l'attitude de T-Bird dans le monde qui est le sien.

    Lien : http://bibliomanu.blogspot.com
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    • Livres 5.00/5
    Par chocobogirl, le 28 novembre 2011

    chocobogirl
    T-Bird, le narrateur, vit à Oakland. Pas dans les beaux quartiers huppés aux rues si propres qu'elles donnent envie de s'allonger, non, dans le Oakland crasseux et délabré, dans les quartiers où blancs et noirs se font la guerre malgré leur misère commune, dans le coin des exclus de la société qui rament pour survivre.
    T-Bird, lui, est né en bas de l'échelle. Il a grandit dans une caravane avec un père qui n'est pas le sien et une mère qui a préféré écarter les jambes pour une flopée de Hells Angels. Il a connu toute sorte de boulot et ce dès le plus jeune âge où il apprend que rien n'est offert dans ce monde et qu'il faut batailler pour avoir de quoi vivre. Aujourd'hui, T-Bird vit dans dans un garage sans fenêtre et infesté de bestioles qui lui grimpent dessus pendant la nuit. Parfois, il dort dans son camion-benne qui lui sert à ramasser les ordures.
    Et T-Bird a la rage. Une rage qu'il crie alors qu'il nous raconte sa vie, faite de petits boulots merdiques, d'injustice et de misère. Une rage qui dénonce la pourriture de ce monde et prend le pas sur une violence physique qu'il ne pratique pas. Une rage mais aussi un amour incommensurable pour ce lieu qui l'a vu naître et qui contient aussi de la beauté dans ses pires fondements.
    Bienvenue à Oakland, donc, bienvenue en enfer. Dès les premières pages, T-Bird s'adresse au lecteur qu'il prend à parti. Né du mauvais côté avec peu de possibilité de s'éléver, il enrage de ne pouvoir s'échapper de sa condition et de voir l'injustice du monde qui permet à d'autres ce qui lui ait refusé.
    T-Bird adopte une narration décousue, faites d'anecdotes et de digressions. Il nous parle de sa situation présente, de sa volonté de s'offrir un vrai chez soi et de l'obligation de dormir dans son camion afin de gagner de quoi payer une caution pour un logement, et de fait, de cette odeur de merde qui lui colle à la peau.
    Il évoque son enfance où dejà il ramassait des merdes de chien, tondait des pelouses pour quelques sous ; la violence qui fait feu dans son quartier opposant noirs, blancs, mexicains ; les soirées passées au bistrot où tous les déclassés se retrouvent mégotant sans fin sur les femmes qui les ont fait souffrir ; les femmes justement qui se marient pour une situation et divorcent bien vite emportant dignité et enfants dans leurs bagages ; la trompette et les boeufs de musique qui servent d'échappatoire, etc...
    T-Bird nous raconte son Oakland donc, fait de désespoir, de misère humaine et sociale. Sa langue, à l'image de sa ville, est écorchée, vulgaire et parfois même provocatrice.
    Le lecteur découvre à travers ses mots un quartier délaissé, abandonné aux ordures empilées aux portes de la ville et aux alcooliques qui noient leur chagrin amoureux.
    C'est une véritable galerie de personnages haut en couleurs qui se dessine. Les femmes auront le plus souvent le mauvais rôle ici, soit putains, soit destructrices de foyer déjà bancals. Mais les hommes, trimant inutilement pour sauvegarder un semblant de dignité, trouvent dans une fraternité le soutien qui leur permet de survivre. Car ce roman aussi noir soit-il contient une chaleur insoupçonnée selon moi. T-Bird déteste sa ville, voudrait à tout prix s'en échapper mais quelque chose le retient malgré tout. Chacun se construit ses propres plans d'avenir, condamnés avant même d'être lancés. Et pourtant, dans ce cloaque, ces hommes sont là les uns pour les autres. Il y a l'ancien militaire, obsédé de techniques guerrières et d'espionnage qui offre à chacun mari éploré ses services pour punir l'ancienne amoureuse. Il y a Louis, dans son bar du Dick, qui offre réconfort à coup de verres gratuits. Il y a les copains qui ne savent pas rester impuissant face à la folie qui prend peu à peu l'un des leurs et tentent de le sauver. Il y a cette camaraderie inhérente à ceux qui connaissent les mêmes galères. On découvrira la formidable action collective qui prendra tout un quartier afin de punir celui qui croyait pouvoir arnaquer un T-Bird enfant.
    Bienvenue à Oakland est bien évidemment un roman noir, très noir même.
    Le malheur, la désillusion sont le quotidien de ces hommes-là, victimes d'un rêve américain en capilotade, d'une société illusoire où l'ascenseur social n'est là que pour les plus riches finalement. Une société qui préfère ignorer la pauvreté des siens et se voile la face bien opportunément au mépris de ceux qui font le sale boulot, comme celui de ramasser leurs déchets. Des hommes qui doivent se contenter des miettes qu'on veut bien leur accorder donc.
    Pourtant, il faut savoir déceler ces petites touches de lumière et même d'humour qui se glissent dans les interstices d'une narration tourmentée à l'image de son narrateur : cette amitié qui les tient les uns les autres, cette volonté commune de s'en sortir et de s'échapper.
    Loin d'être un roman excessivement plombant, j'ai trouvé que Bienvenue à Oakland s'avérait finalement assez surprenant. Vulgairement, le lecteur bouffe de la merde mais pas que. A travers une crudité de langage faite d'insultes et de chienneries que certains trouveront excessive, on peut déceler une écriture très réaliste mais travaillée même si sans grande fioriture stylistique. T-Bird se pose malgré tout en écrivain.
    Il est loin d'être bête et fait même preuve d'une certaine culture musicale et littéraire.
    Mais finalement, malgré les galères, la misère, le désespoir dont son existence est faite, le narrateur reste d'une certaine manière libre : libre de hair le monde et de l'envoyer chier, libre de ne rien avoir à perdre, libre d'être heureux de son existence merdique mais aussi libre de vouloir être heureux comme eux. Une ambivalence étonnante mais qui souligne simplement le pouvoir de la vie.
    Ce roman est un petit coup de coeur, assurément ! Que dire de plus !

    Lien : http://legrenierdechoco.over-blog.com/article-bienvenue-a-oakland-er..
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    • Livres 1.00/5
    Par valeriane, le 08 février 2012

    valeriane
    Mauvaise pioche avec ce titre.Tentée par le résumé de ce bouquin, proposé en partenariat avec Newsbook, j'ai postulé et eu la chance de le recevoir (Merci à l'équipe de Newsbook et aux éditions Fayard). Quelques jours après, me voilà en train de découvrir cet auteur. le voyage promet d'être noir, sombre et bousculant.Le résumé : États-Unis, de nos jours. T-Bird Murphy, la quarantaine, fils d'immigrés irlandais, se terre dans un box de parking. On le soupçonne d'un crime qu'il n'a peut-être pas commis. Incarnation du quart-monde occidental, T-Bird écrit sa rage. Un long monologue intérieur, animé par les figures de son passé, qui vient tromper sa solitude et mettre des mots sur la violence de l'exclusion. T-Bird a grandi dans le ghetto noir et mexicain d'Oakland, une ville industrielle qui rejette les Noirs, les Chicanos et les Blancs pauvres vers les décharges, sur les bords pollués de la baie de San Francisco. Pour faire mentir le destin, il a sacrifié à la sainte trinité : études, mariage et consommation. Il a fait tous les petits boulots, vécu dans les pires conditions. Mais on n'a jamais voulu voir en lui que l'enfant de ses origines, fauteur de troubles en puissance.Renvoyé à sa misère et du fond du chaos qui l'a englouti, il revendique la déchéance comme nouvelle forme de liberté, et la solidarité comme espérance de dignité. Lu en à peine 4-5 jours, j'avoue avoir eu quand même du mal à me plonger dans l'histoire de T-Bird, le héros. Je m'attendais à tomber dans un roman noir, avec le "crime" en point central et les dures conditions de vie, ainsi que la critique du monde actuel en trame de fond. Les premiers mots de T-Bird Murphy sont lourds et acides. Ses paroles sont là pour agresser et être percutantes. de ce côté là, on ne pas nier que l'auteur a bien réussi son travail.On est de suite immergé dans le côté obscur de notre société; ce côté qui rejette l'autre, celui qui est différent et qui n'apporte rien à la société de consommation.T-Bird peint sa vie en nous racontant ses souvenirs, depuis le temps où il vivait avec sa mère qui le maltraitait, le temps de ses premiers petits boulots, etc... Et là où je me suis noyée, c'est quand tout ces récits partent en digressions. le héros débute une histoire, puis switche sur une autre et encore une autre. Pour moi, lectrice, je n'ai pas réussi à accrocher le fil. Je suis restée coincée en attendant le moment où il allait parler du meurtre, etc. J'attendais une mise en route qui n'est jamais vraiment arrivée pour moi.Alors j'ai suivi, en spectatrice, le film de la vie de T-Bird, et je ne me suis pas vraiment "amusée". Avalant même certains passages en diagonale.Évidemment, ce n'est pas un récit de Disney, et le cadre de l'histoire n'est pas gai. du tout. Néanmoins, je n'ai pas réussi à me passionner pour cette vie. Je ne me suis pas attachée aux personnages et ne me suis pas sentie révoltée face à ces conditions de vie indécentes (excepté le passage où il fait les jardins et qu'il se fait royalement arnaqué. Je pense que c'est le seul passage qui m'a captée).Bref, ce n'était pas un grand moment de lecture pour moi.
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Critiques presse (1)


  • LeSoir , le 07 novembre 2011
    Comme chez Hubert Selby Jr, Larry Brown, James Crumley (trois écrivains que Williamson n'a pourtant jamais lus) ou Bukowski, il émane de ces pages une profonde humanité mais aussi une musique hypnotique et entêtante.
    Lire la critique sur le site : LeSoir

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Citations et extraits

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  • Par encoredunoir, le 06 septembre 2011

    Ce qui m'a un peu détruit la tête, c'est que je vénérais Nietzsche et Marx à la fois ; or d'après le peu que j'en savais, leurs idées n'étaient pas trop compatibles. Marx était à fond pour le travailleur, le gars qui bosse sur un chantier de construction comme un malade pour l'enfoiré de riche ; Marx, il était pour tous les gars de chez Dick, il était pour moi. (…) Nietzsche pensait que les minables n'avaient que ce qu'ils méritaient, parce que les forts finissaient toujours par se relever, par conquérir et par se retrouver tout en haut de l'échelle, devenant ainsi les maîtres de la basse-cour. (…) le fait de lire ces deux Schleus m'a donc un peu détraqué. Je n'arrivais pas à décider si je voulais devenir le leader du plus grand syndicat international de l'histoire de l'humanité, ou bien le dictateur d'Oakland, Monsieur le Boss. Parce que, si je devenais un jour Monsieur le Boss, qu'est-ce que je penserais des travailleurs ? Et si je restais un simple travailleur, qu'est-ce que je penserais du Boss ? Lire des bouquins, bordel, c'était pas simple
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  • Par trust_me, le 11 septembre 2011

    Ce dont on a besoin, c’est d’une littérature imparfaite, d’une littérature qui ne tente pas de donner de l’ordre au chaos de l’existence, mais qui, au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l’anarchie, apporte de l’anarchie, qui encourage, nourrit et relève la folie qu’est véritablement l’existence quand nos parents ne nous ont pas légué de compte épargne, quand on n’a pas d’assurance retraite, quand les jugements de divorce rétament le pauvre couillon qui n’avait pas de quoi se payer une bonne équipe d’avocats, une littérature qui dévoile la vie de ceux qui se font écrabouiller et détruire, ceux qui sont vraiment désespérés et, par conséquent, vraiment vivants, en harmonie avec le monde, les nerfs à vif et à deux doigts de péter un câble, comme ces transformateurs électriques sur lesquels on pisse dans la nuit noire d’Oakland.
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  • Par chocobogirl, le 28 novembre 2011

    Personne ne savait que je lisais tous ces bouquins. C'est pas le genre de truc qui s'avoue, dans mon quartier. Si tu racontes qu'au lieu de mater le match des Raiders ou de picoler de la bière tu lis des bouquins, merde, tout le monde va penser que t'es une tarlouze, plus personne ne t'adressera plus jamais la parole et, ce qui est clair, c'est que plus personne ne te fera plus jamais confiance, pas avec cette tête remplie de gentilles petites conneries artistiques de coco, cette tête dans les nuages qui regarde tout le monde de haut. Si tu lis des bouquins, eh ben, tu le gardes pour toi.
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  • Par chocobogirl, le 28 novembre 2011

    Si, la merde qu'on voit, les étrangers considèrent qu'elle est laide, c'est parce qu'ils sont habitués à la merde que, eux, ils trouvent belle et qu'ils ne perçoivent pas combien leur monde peut nous paraître immonde à nous, la laideur de leur petit personnel et de leurs bagnoles européennes ou japonaises hautement antiseptiques qu'aucune tache de sperme ni de honte ne corrompt jamais, la laideur de leurs briques si parfaitement alignées, de leur carrelage récuré, de leurs jardiniers, de leurs plombiers, tous ces gens qui travaillent pour eux - nous . Mais nous, parce qu'on est nous, on voit des trucs magnifiques qu'ils ne voient pas. La beauté d'une haie bien taillée ou d'une rampe d'accès au béton bien coulé, la beauté d'un petit ange mexicain en cloque à treize ans, obèse et triste, la beauté d'un immeuble correctement démoli. Nous qui vivons dans la laideur, on connaît la beauté - et elle n'a rien à voir avec ce qu'on trouve dans les magazines branchés des salles d'attente des toubibs ou des avocats spécialisés dans les divorces.
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  • Par chocobogirl, le 28 novembre 2011

    Autour de moi, tout n'est que misère, dénuement, rage et crasse. Tout, sauf mon âme. Bizarement, ça ne m'a pas touché, en tout cas pas assez pour remettre en question ma foi et mon optimisme inaltérables. Quelque part, je sais que l'humanité n'est pas aussi immonde que celle dont j'ai pu faire l'expérience. Je sais que le pus, la gangrène et les marécages ne sont pas la condition naturelle du cœur de l'homme, mais les fruits de la désillusion, que les déchirements cannibales sont la conséquence, non la cause, la réaction désespérée de cœurs dépouillés, dévorés, mais battant toujours.
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