Elle était laide de cette laideur définitive qui exclut toute idée de pitié et rend les gens féroces, parce que, véritablement, elle est une offense envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle, il est rare qu’une femme atteigne à la laideur totale, absolue, cette déchéance humaine. Généralement, il y a en elle quelque chose, n’importe quoi, des yeux, une bouche, une ondulation du corps, une flexion des hanches, moins que cela, un mouvement du bras, une attache du poignet, une fraîcheur de la peau, où le regard des autres puisse se poser sans en être offusqué. Même chez les très vieilles, une grâce survit presque toujours aux déformations de la carcasse, à la mort du sexe, un souvenir reste dans la chair couturée, de ce qu’elles furent jadis… La bretonne n’avait rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite, le buste long, la taille carrée, les hanches plates, les jambes courtes, si courtes qu’on pouvait la prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait réellement l’image de ces vierges barbares, de ces saintes camuses, blocs informes de granit qui se navrent, depuis des siècles, sur les bras gauchis des calvaires armoricains. Et son visage ?… Ah ! la malheureuse !… Un front surplombant, des prunelles effacées comme par le frottement d’un torchon, un nez horrible, aplati à sa naissance, sabré d’une entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité, se relevant, s’épanouissant en deux trous noirs, ronds, profonds, énormes, frangés de poils raides… Et sur tout cela, une peau grise, squameuse, une peau de couleuvre morte… une peau qui s’enfarinait, à la lumière… Elle avait, pourtant, l’indicible créature, une beauté que bien des femmes belles eussent enviée : ses cheveux… des cheveux magnifiques, lourds, épais, d’un roux resplendissant à reflets d’or et de pourpre. Mais, loin d’être une atténuation à sa laideur, ces cheveux l’aggravaient encore, la rendaient éclatante, fulgurante, irréparable.
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