L'école de la chair
Yukio Mishima
Gallimard
Dans le Japon des années soixante, Taéko, riche trentenaire et femme fatale émancipée, fait la connaissance du jeune Senkitchi au « Hyacinthe », le bar pour travestis et homosexuels dans lequel il travaille et se prostitue.
De cette curieuse rencontre nait une relation autodestructrice où se mêlent la chair, le désir, les intérêts personnels, la passion et l'honneur.
En somme tous les thèmes inhérents à l'oeuvre de Mishima sont présents pour engendrer un roman sulfureux qui défraya la chronique dès sa publication.
Sans rentrer dans des considérations psychanalyti-
ques faciles, on peut dire que Taéko est à Mishima ce qu'Albertine est à
Proust.
Mishima avait une étonnante connaissance de la littérature française ; on retrouve d'ailleurs dans ce roman - comme dans beaucoup d'autres - des influences évidentes qui vont du marquis de
Sade - il écrivit en 1965 la pièce de théâtre Madame de
Sade - à
Georges Bataille.
Le combat désespéré de Taéko pour dominer malgré elle son désir pour le corps juvénile et magnifique de Senkitchi rappelle la lutte permanente de Mishima pour cacher et s'affranchir en vain de son désir envers les hommes.
Taéko et l'auteur ont curieusement le même âge, trente-neuf ans, au moment de la rédaction de L'école de la chair.
L'attachant personnage de Téruko rappelle le travesti Akihiro Miwa qui fut l'amant de Mishima - « elle » est devenue par la suite une figure clé de la culture underground nippone -.
Ces quelques éléments que nous citons de façon non-exhaustive montrent que le roman est plus intimiste qu'il n'y parait. Il marque aussi un tournant dans l'oeuvre et la vie de Mishima qui commence dès cette époque à prêcher un certain type de nationalisme - encré dans un Japon idéel ou mythique - que l'on distingue déjà dans L'école de la chair.
Au-delà d'une pertinente et passionnante analyse de l'âme humaine - et de la sienne -, l'auteur dresse le décor d'un Japon tiraillé entre son occidentalisation forcée et son aspect plus traditionnel - voire nationaliste -.
On peut faire un parallèle entre la perte d'identité des personnages qui s'abîment l'un dans l'autre pour renaitre différents et la mutation de ce Japon schizophrène, encore occupé par les américains, qui ne sait plus à quel saint se vouer, aux valeurs traditionnelles ou à la culture occidentale - la « problématique » de l'habillement illustre aussi notre propos -.
Yukio Mishima ne considérait pas L'école de la chair comme une de ses oeuvres majeures. Il est vrai que des publications telles que
Confession d'un masque,
Les Amours interdites ou
la mer de la fertilité sont peut-être plus abouties d'un point de vue littéraire, néanmoins ce roman garde une cohérence qui s'inscrit dans le corpus et l'esthétique romanesque de l'auteur.
L'écriture est travaillée, limpide avec un bémol pour certains dialogues qui paraissent quelques peu forcés. L'auteur confirme cependant une fois de plus sa parfaite maitrise de la construction narrative.
Il faut aussi signaler que pour la première fois dans un roman contemporain - ce qui est extrêmement novateur pour l'époque -, le narrateur utilise le nom de véritables marques de vêtements - Mishima en était friand - comme outil narratif ; la description minutieuse qu'il en fait, sert - à la façon de
Bret Easton Ellis actuellement - à encrer l'action dans une temporalité précise et tirer tout l'aspect social qui s'en dégage.
L'école de la chair reste un roman clé - davantage dans son esthétique philosophique et sociale que dans sa forme - de l'oeuvre d'un des plus grands auteurs japonais.
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