"Peut-on jamais se débarrasser de ses fantômes?" interrogeait Denis Cosnard dans sa biographie Dans la peau de
Modiano.
Question suivie d'affirmation dans le cas
Modiano, prénommé en fait Jean et non Patrick,toujours hésitant entre le "moi" et le "pas moi", traumatisé par la perte de son jeune frère Rudy (auquel d'ailleurs il dédicace
La Ronde de nuit) et au regard distant par rapport au monde en état de décomposition morale.
Ces fantômes, ces "femmes trop fardées" et ces hommes aux "habits acides", il va les faire danser par delà la mort, comme sur la toile de fond d'un théatre nauséabond et morbide où l'angoisse va monter inexorablement.
Sur le devant de la scène,le narrateur "à la petite gueule d'enfant de choeur", étiqueté "Swing Troubadour" a accepté de travailler pour la gestapo. Khédive alias Henri Norman, Philibert et ses accolytes essayent de lui soutirer des informations sur un certain Lamballe pour infiltrer le réseau des adversaires résistants.
Dilemne, Swing Troubadour et Princesse de Lamballe ne font qu'un.
"Qui aurait pu prévoir que je deviendrais complice d'une bande de tortionnaires?"
Espionnage et double jeu, il faut de la force de caractère pour être un héros, le traître n'en a pas l'étoffe et préfère s'en mettre plein les poches (chantage,trafics en tous genres,perquisitions,arrestations, l'argent a-t-il une odeur?).
Coup du sort: l'autre bord lui demande de les débarrasser de Norman et Philibert! le voilà perdu,écartelé,scindé en deux.
Traité sur fond d'ironie sanglante:"l'orchestre des bourreaux", "les rats qui prennent possession de la ville","les halles transformées en équarrissoir", "le ventre de Paris" prend des allures d'enfer, pour juifs errants étoilés de frais, en contraste avec "les tombereaux d'orchidées" offerts par le fils aimant à sa maman.
Un roman déstabilisant dont on a hâte de s'extraire vu le malaise ambiant!
Du pur
Modiano!
Le sujet du traître dans
La Ronde de nuit est à mettre en parrallèle avec
Mon traître de
Sorj Chalandon car dans le premier, le traître est un simple lâche cupide tandis que dans le second il est un héros qui un jour a baissé les bras.