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ISBN : 2020062801
Éditeur : Editions du Seuil (1982)


Note moyenne : 3.5/5 (sur 10 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
Une rumeur délirante (la disparition de jeunes filles dans les salons d'essayage de commerçants juifs) s'est répandue en 1969 dans la ville apparemment la plus équilibrée de France : Orléans. E. Morin et une équipe de chercheurs ont mené l'enquête. Pourquoi Orléans? Pou... > voir plus
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Critiques, analyses et avis (1)

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    • Livres 3.00/5
    Par Luniver, le 14 mars 2013

    Luniver
    En 1969, une rumeur se propage dans la ville d'Orléans : des jeunes filles seraient droguées dans des salons d'essayage de commerçants juifs pour être vendues comme prostituées dans des réseaux de traite des Blanches. La rumeur prend une telle ampleur qu'un week-end, des attroupements se forment devant les magasins incriminés pour dissuader les clients potentiels d'entrer. Les commerçants reçoivent des coups de téléphone haineux ou se font apostropher dans des lieux publics.
    Difficile d'imaginer comment toute une population d'une ville moderne et « équilibrée » puisse se laisser prendre par une telle histoire. le récit de base est déjà boiteux (les policiers auraient sauvé une jeune fille, mais laisseraient curieusement les coupables en liberté), mais des histoires encore plus délirantes apparaissent (les filles sont évacuées par des réseaux souterrains, puis par sous-marins).
    Edgar Morin a mené l'enquête peu après les faits, et dégage trois conditions de propagation de cette rumeur : selon les théories freudiennes, la situation est source de fantasme (nudité dans des lieux semi-publics, fantasme du viol) ; les boutiques concernées vendaient des vêtements modernes : source de craintes, de promesses liées à l'émancipation de la femme ; et la présence d' »agents doubles » en la personne des juifs, qui étaient trop biens assimilés pour être tout à fait honnêtes (les commerçants « typés » (accent prononcé, peau mate, …) n'ont pas été visés). Les poncifs habituels (immoralité, prêts à tout pour l'argent,...) fournissent les mobiles.
    Il constate également qu'une fois cette rumeur détruite, une multitude d'autres ont fait leur apparition : on a peut-être exagéré mais « il n'y a pas de fumée sans feu » ; complots fascistes ; complots de commerçants jaloux ; voire même complots de la part des commerçants juifs eux-même pour se faire de la publicité et se victimiser. La boucle est bouclée !
    On peut regretter qu'Edgar Morin ne donne pas beaucoup de réponses. Il décrit seulement les faits qui se sont passés à Orléans, mais le besoin d'une théorie plus générale qui pourrait expliquer toutes les rumeurs ou décrypter les mécanismes se fait sentir. Pour quelle(s) raison(s) les gens transforment systématiquement leurs sources en « la mère d'une amie a parlé au policier qui ... », « la cousine de ma voisine le tient de l'infirmière qui a constaté... » ? Pourquoi ce décalage entre les croyances (les commerçants véreux) et les faits (on continue à fréquenter la boutique, mais accompagné, personne n'appelle la police) ? Malheureusement ces questions n'auront pas de réponses, ce qui rend ce livre au final assez décevant.
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Citations et extraits

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  • Par Luniver, le 14 mars 2013

    La force du mythe, c'est donc qu'il s'appuie apparemment sur la vérification la plus rigoureuse que l'on peut exiger, celle du témoignage direct qu'apporte et confirme une personne de confiance.
    Et ainsi, le mythe se transmet, appuyé dès lors sur un système de preuve fait pour convaincre le sceptique. Mais même, à ce moment, il présente des caractères hystériques constants :

    1. Même très éloigné de ses origines, la rumeur continue à s'appuyer sur un témoignage premier quasi direct, c'est-à-dire que chaque transmetteur connaît une parente... amie... voisine en relation directe et intime avec l'infirmière... femme de policier... parente de la disparue. C'est-à-dire que le processus hystérique de formation du mythe se répète à chaque transmission. Chaque nouvelle transmettrice, en somme, supprime le maillon nouveau et reconstitue la chaîne à deux-trois maillons.

    2. Ce témoignage à deux-trois maillons, bien qu'extrêmement proche, est toujours assez éloigné pour éviter tout contact direct entre la personne qui porte le mythe et, non seulement avec la disparue-droguée, mais même avec la femme du policier, l'infirmière, la parente de la disparue. C'est-à-dire qu'inconsciemment toute porteuse du mythe s'arrange pour ne pas avoir à vérifier directement l'information.

    3. À ceci, il faut ajouter la très remarquable absence de souci de vérifier soit auprès de la police, soit auprès de toute autre source décisive.

    4. La non-arrestation des coupables, pourtant pris en flagrant délit, ne perturbe aucunement la conscience dans les premières étapes de la rumeur. Ce n'est que lorsque celle-ci déborde largement dans les milieux adultes qu'il y a, non vérification, mais addendum rationaliseur délirant pour expliquer que les commerçants soient, non seulement en liberté, mais libres de continuer leur trafic : on dit qu'ils ont acheté les policiers. Du coup le mythe devient à la fois plus frénétique et plus fragile.

    5. De même enfin, on ne peut que s'étonner de la très faible frayeur, jusqu'au 30-31 mai, provoquée par un danger aussi radical et prétendu aussi répugnant. Plutôt que de presser la police de faire son devoir, plutôt que d'alerter les autorités, les jeunes filles auto-mythifiées se bornent à dire « je n'irai plus » ou continuent à y aller, accompagnée d'une amie.

    Ainsi, le processus hystérique accompagne continûment la rumeur, il la constitue, la solidifie constamment, refoulant tout ce qui pourrait être vérification décisive, refoulant même tout ce qui pourrait faire cesser la traite des Blanches, c'est-à-dire tout ce qui pourrait faire cesser la rumeur.
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  • Par Luniver, le 14 mars 2013

    Ce choix [du juif] est apparemment absurde dans le sens où rien jusqu'alors n'avait pu laisser supposer la moindre connexion entre des juifs et la traite des Blanches. Mais il devient cohérent dans la mesure où le juif colle exactement à l'être double qu'exige le mythe pour s'incarner ; il est faiblement ou récemment enraciné dans la ville, et son commerce est relativement nouveau ; certes, ce commerçant, souvent jeune, n'est pas comme les vieux juifs qui ont un drôle d'accent, dont on voit qu'ils ne sont pas de « chez nous » : il ressemble à tout le monde, il n'a même pas ce fameux nez qui permet de « les » reconnaître. C'est précisément ce qui en fait un être à double visage : il ressemble à tout le monde et il est autre, il est juif, c'est-à-dire qu'il dissimule sa mystérieuse, son inquiétante différence. De plus, il est déjà un peu suspect ; non pas de la suspicion diffuse qui plane sur les juifs, mais d'un soupçon local sur ces boutiques qui, parties de rien, sont devenues en quelques années très prospères[...]
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Edgar Morin pour la liberté de l'information .
Edgar Morin, directeur de recherche émérite au CNRS, philosophe, intervenait en direct pour la grande soirée de Mediapart et RSF au Théâtre de la Ville.











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