ISBN : 2021025349
Éditeur : Editions du Seuil (2012)


Note moyenne : 4.56/5 (sur 9 notes) Ajouter à mes livres
À la fin de 1936, Ignacio Abel, architecte espagnol de renom, progressiste et républicain, monte l’escalier de la gare de Pennsylvanie, à New York, après un périple mouvementé depuis Madrid où la guerre civile a éclaté. Hanté par les récriminations de sa femme, Adela, e... > voir plus
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Critiques et avis(3)

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    • Livres 5.00/5
    Par horline, le 01 mai 2012

    horline
    Lire Dans la grande nuit des temps c'est comme entrer dans une bulle hors du temps à l'intérieur de laquelle on se laisse submerger par une sensation permanente d'irréalité vertigineuse ou encore de réalité lointaine qui laisse le temps en suspens. On est plongé dans une littérature de la lenteur, une lenteur accablante qui alimente un sentiment d'élégance glaciale ; c'est également une littérature de la rumeur, celle de la guerre civile espagnole qui résonne comme un écho et s'impose progressivement et irrémédiablement ; c'est enfin une littérature des fantômes du passé, ceux qui occupent de manière prégnante la mémoire d'un architecte espagnol, Ignacio Abel, qui quitte une Espagne sur le point de tomber entre les mains des franquistes pour Rhineberg, promesse de paix et de sérénité.
    A bord du train qui le conduit de New York à cette cité inconnue où rien n'est associé à sa mémoire, le fils de maçon jusqu'à peu gagné par une lassitude bourgeoise se laisse emporter par un mouvement de flux et de reflux entre présent et passé pour scruter avec lucidité le tourbillon des évènements et les élans du cœur qui ont traversé sa vie et bouleversé son pays. Confronté à la solitude de l'exilé dans un trajet propice aux voyages intérieurs, Ignacio Abel prend conscience de son dépouillement, de la prégnance des absents sans pour autant éprouver la culpabilité du rescapé. Il ressuscite son passé comme pour y trouver refuge mais découvre en réalité la complexité humaine, les limites de sa résistance intime face à un monde vertigineux désormais capable de céder aux idées primitives et radicales et de s'abandonner aux luttes destructrices et sanguinaires.
    Dans cette hystérie collective qui s'affirme de plus de plus, l'auteur s'attarde néanmoins à tisser le fil d'une passion amoureuse entre notre héros marié et une jeune américaine. C'est un fil tenu auquel Ignacio Abel tente de se raccrocher fermement : céder à l'étourdissement de l'amour pour échapper le temps de quelques heures en toute clandestinité à un mariage déliquescent, aux conflits sociaux qui s'amplifient, à une belle-famille méprisée, à un chantier ambitieux gangréné par les grèves et les difficultés… si bien qu'incessamment au fil de la lecture, on se dit vraisemblablement que l'architecte espagnol a fui l'Espagne pour rejoindre celle qui a empli son cœur d'une douce exaltation le rendant aveugle à la laideur du quotidien.

    En fouillant la conscience d'un homme qui a déserté sa vie, sa famille, son pays, Muñoz Molina parvient à capter et retranscrire magistralement ce qui se dérobe à l'évidence : une vie en suspens, la fragilité de l'homme, les instants insaisissables où une vie bascule, où l'être humain apparaît dans sa nudité, sa vulnérabilité. Oui, le temps de guerre modifie tout : l'attitude, la pensée, les certitudes, la démarche assurée, le regard convaincu.
    Rien n'apparaît de manière massive, baroque, imposante. Là où l'auteur excelle, c'est dans le fait d'adopter dans le ton une distance intuitive mêlée à une lucidité incorruptible qui, à travers une langue mi-grave mi-apocalyptique capte aussi bien les présences que les absences. Si bien que de l'ombre des mots reflue une image précise du passé, les souvenirs apparaissent comme des reliques fragiles et précieuses dans un récit où dominent les sentiments d'abandon, de fuite, de clandestinité et de précarité.
    La trame n'est pas simple mais elle se laisse portée par un courant lent et minutieux transformant ce qui est improbable en naturel.
    J'ai découvert un texte porté par une inépuisable beauté littéraire qui cultive une élégance discrète et épurée, une esthétique lointaine. Les mots demeurent simples mais le style emprunte un raffinement instinctif, même lorsqu'ils « encourageaient le crime, à qui personne n'accordait de crédit parce qu'ils se répétaient avec monotonie et n'étaient rien de plus que des mots ».
    J'ai rarement lu une œuvre aussi envoûtante.
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    Critique de qualité ? (20 votes positifs)
    • Livres 5.00/5
    Par cprevost, le 04 avril 2012

    cprevost
    La littérature se nourrit plus que jamais de l'Histoire. Elle est, pour une part, une « lecture » de l'Histoire elle-même. Elle s'appuie, pour une autre part, sur le récit historique pour affirmer le souci irrépressible de l'humain.

    Muñoz Molina reprend dans son dernier livre les deux thèmes qui traversent toute son œuvre : la mémoire des temps modernes et l'infinie complexité des êtres. Il signe avec « Dans la grande nuit des temps » l'un de ses plus beaux livres. Ils s'y mêlent, dans de magnifiques pages, les passions amoureuses d'un homme et l'horreur d'un Madrid miséreux, abandonné et en proie aux convulsions de la guerre civile. Dans un train qui file à travers les Etats-Unis, Ignacio Abel, exilé, fils d'un maçon et d'une concierge, architecte espagnol réputé, progressiste et républicain, homme mur et marié très bourgeoisement, père de deux enfants et époux infidèle, se souvient. Il se rappelle les quelques mois de sa passion dévorante pour une jeune américaine, Judith Biely, qui ont accompagnés l'entrée de l'Espagne dans la longue et sombre nuit de la dictature franquiste.

    Avec un souci du détail inouï et un art de la complexité prodigieux, Antonio Muñoz Molina retrace les mois qui ont précédés l'entrée des hordes fascistes dans Madrid. le narrateur, dans les toutes premières pages du roman, décirt un Ignacio Abel fatigué montant l'escalier de la gare de Pennsylvanie à New York. le narrateur revêt aussi les habits de l'auteur. Il examine la photo de l'architecte sur les marches de la gare. Il le regarde, s'interroge, le voit chercher le train qui va le conduire à l'université de Reinheberg au bord de l'Hudson. Cette introduction mêle avec un grand savoir-faire l'écrivain au travail et le récit en cours. Elle mêle également avec beaucoup de finesse et avec une lenteur délibérée le passé du personnage principal et le présent de son exil. Ignacio Abel entend des voix, cherche obsessionnellement un visage aimé. Pas moins de huit cent cinquante pages foisonnantes seront nécessaires pour relater, dans un époustouflant va et vient dans le temps, les histoires d'une capitale transformée en un immense charnier et – sur fond de violences, d'arrestations, d'exécutions ou d'attentats – les déambulations du héros. L'auteur traque chaque détail. Les nombreuses et scrupuleuses descriptions de bâtiments, de quartiers riches ou pauvres, de rues nauséeuses ou de banlieues sans pain, brûlées par le soleil contribuent à la formidable densité du récit. Les personnages de fiction, nombreux et «consistants », unissent leurs destinées à celles des hommes politiques et des écrivains de l'époque. Ignacio Abel discute avec Negrin, l'une des figures historiques de l'Espagne, il rêve avec Bergamin ou Moreno Villa d'un pays qui vaincrait la misère et l'analphabétisme. Ni saints, ni salops, les êtres rencontrés sont pétris de contradictions. Loin des manichéismes simplistes qui opposent habituellement démocrate et réactionnaire, héros et lâche, mari et amant, bourgeois et prolétaire, ce roman noir et rouge – qui pourtant ne confond pas république et dictature – plonge profondément dans les vagues de la guerre civile en cours.

    Que dire de plus ? Tous les seconds rôles existent et ils permettent de moduler le propos de l'auteur. Ainsi, la belle-famille d'Ignacio Abel n'est pas que bourgeoise, rétrograde et catholique. Certes le beau-frère, sans envergure, est pitoyable dans son uniforme de la phalange mais le beau-père, riche homme de droite, ne se réduit pas à cette caricature. le couple d'Ignacio et de Judith semble être le contrepoids nécessaire au kitch imbécile de la bourgeoisie madrilène et au catholicisme étouffant de la famille. Mais la longue lettre d'Adela, relue par intermittence, offre, en italique, un autre point de vue qui rend justice à la femme trompée. La place manque ici pour dire également toute la complexité de l'anti héros qui, confronté à la violence des groupes révolutionnaires et à la pusillanimité du gouvernement républicain, fuie sa famille et son pays. Il y a de très beaux moments où il est question du père, de l'amant, du militant, de l'artiste … Ignacio Abel est véritablement touchant lorsqu'il tente de sauver son vieux maître du Bauhaus. le narrateur enfin, dans les toutes dernières pages du roman, utilise le futur, et ainsi « Dans la grande nuit des temps » n'est pas, par la magie de l'écriture, une histoire d'amour et d'engagement qui simplement se terminerait …

    La force du roman de Muñoz Molina ne tient pas dans un romanesque des plus classiques. le livre est plein de modernité et d'originalité. Plein d'une originalité qui ne se laisse simplement pas voir, le contraire d'une littérature pour littérateurs. Si le roman joue sur les retours en arrière, c'est le plus souvent en oscillant, en changeant de point de vue et parfois même en s'arrêtant net. L'écriture, très bien traduite, est d'une densité inimaginable, d'une complexité extraordinaire.
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    Critique de qualité ? (1 votes positifs)
  • Par Djahane, le 27 avril 2012

    Djahane
    Je suis restée sur ce quai de gare sur lequel Molina fait entrer en scène son personnage.
    Je suis probablement passé à côté, à renouveller plus tard.
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Critiques presse (3)


  • LeMonde , le 03 février 2012
    Dans la grande nuit des temps est un roman au fantastique pouvoir d'incarnation. S'y retrouve une société où les protagonistes portent chacun, sans caricature, avec leurs origines, un reflet de l'époque.
    Lire la critique sur le site : LeMonde
  • LesEchos , le 17 janvier 2012
    « Dans la grande nuit des temps » est un chef-d'oeuvre narratif d'une beauté fracassante relatant une histoire politique et sentimentale sur fond de guerre civile espagnole. Le narrateur y décrit les événements avec une extrême précision, adoptant successivement plusieurs points de vue afin de saisir la réalité dans toutes ses dimensions. Il fait remonter à la surface sensations, odeurs, doutes et sentiments de l'Espagne meurtrie.
    Lire la critique sur le site : LesEchos
  • Lexpress , le 13 janvier 2012
    Dans La grande nuit des temps, Antonio Muñoz Molina écrit l'hystérie de l'Espagne des années 30. Juste et implacable.
    Lire la critique sur le site : Lexpress

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Citations et extraits

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  • Par horline, le 03 mai 2012

    A chaque poste-frontière qu’Ignacio Abel a passé au cours des dernières semaines, les policiers ont comparé de plus en plus longuement le visage du passeport à celui de l’homme qui le leur tendait avec une expression de docilité de plus en plus nerveuse. Dans ce temps accéléré, les photos ne mettent pas longtemps à devenir infidèles. Ignacio Abel regarde la sienne sur le passeport et découvre le visage de quelqu’un qui lui est devenu étranger et n’éveille en lui ni la sympathie, ni même la nostalgie. […] La différence ne réside pas seulement dans l’état de ses vêtements, mais dans son regard. Les yeux d’Ignacio Abel ont vu des choses que l’homme de la photo ne soupçonne pas.
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  • Par cprevost, le 21 mars 2012

    Il découvrait que le mensonge était un emprunt dont les intérêts usuraires s’accumulaient très vite : de nouveaux mensonges faisaient grimper le montant des échéances à un niveau toujours plus élevé et le mettaient à la merci de créanciers de plus en plus impatients.
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  • Par Flodopas78, le 16 avril 2012

    Quand il arrivera à la gare de Rhineberg, le professeur Stevens, dont il a fait la connaissance l'année précédente à son agence d'architecture de la Cité universitaire et qui l'attendra sur le quai, s'étonnera du changement qu'il percevra en lui et l'attribuera avec compassion aux privations de la guerre, avec compassion mais aussi avec un certain déplaisir et un mouvement de rejet que lui ressentira surtout comme un malaise, celui que provoque le voisinage du malheur.
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  • Par horline, le 03 mai 2012

    Ce que l’on a gagné en une seule minute d’éblouissement, on le perd avec autant de facilité.
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