Vingt chapitres, vingt personnages qui se croisent et se heurtent, une douzaine d'heures dans la nuit tokyoïte. Chaque silhouette s'accroche à la précédente avant de dériver à son tour, d'emboutir d'autres vies, d'autres corps. Des étudiants, des prostituées, des salarymen et autres otakus. Tous plus ou moins pathétiques, plus ou moins aimables, plus ou moins responsables de leurs propres malheurs. À la périphérie de tout cela, Junko, dont on dit qu'elle est capable de lire dans les câbles électriques et les
Lignes à hautes tension, qui sert de point d'orgue à ce roman sans histoires.
Le propos relève du pur Murakami-sensei – la pieuvre urbaine, les vies minuscules comme autant d'insectes sans importance, la société qui ne sert qu'à broyer les individualités, l'absence de sens et de but… Il n'y a pas une histoire, mais vingt, et vingt, trente, mille autres en négatif. Des points de vue qui se démultiplient, des perspectives qui explosent, pour former cet orchestre de paranoïas et d'instants de crise. le propos est sombre mais le tableau est d'une immense qualité artistique. Comme souvent chez Murakami, la tonalité glaciale, l'acuité du ciselage, le travail sur le rythme (ellipse, fondus au noir, enchaînement qui rendent la fresque éminemment visuelle) ont tendance à couper le souffle et il est difficile d'enchaîner les chapitres d'une traite. Et en même temps, on ne peut s'en empêcher : il y a ici une sorte de frénésie de lecture.
Pour comparer, le Passage de la nuit, de l'autre Murakami, tient à peu près le même discours de l'obscurité qui dévoile les vraies natures et fait la part belle à l'absence de cadre et de normalité. Mais la nuit d'Haruki M. s'épand sur une texture douce, dans lesquels compagnons de hasard se laissent flotter, dériver. Chez Ryu M., la nuit est aussi délétère, débilitante, hostile ; l'étrange d'Haruki tire sur le noir et se fait désagréable. La ville n'est pas simplement le lieu où des individualités se croisent, parfois pour un bref contact: c'est ici qu'elles s'écorchent mutuellement, se livre des combats, se mentent et se trahissent. Dans cet immense ensemble aux
Lignes affirmées, tout en gratte-ciel, en néons, mais aussi en bâtiments écroulés, le contact est une illusion, un appât. le motif central de la ligne, dont on pourrait penser qu'il s'agit d'une tentative (ou d'un vœu pieu) de sauvetage, de liaison entre les morceaux épars de la ville, est en fait profondément ironique. Si lien il y a, c'est celui des nasses et des filets, non la cordelette qui sauve le héros du labyrinthe.
Lignes tisse un réseau, c'est certain… Celui qui fait se rejoindre des centaines de petits poissons pris au piège de l'énorme chalut.
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