Premier roman d’Anita Nair, l’auteur de Compartiment pour dames. C’est vers la maison familiale, dans un village endormi du Kerala que revient naturellement Mukundan au moment de la retraite, là où personne ne l’attend plus, pas même son père le tyrannique Achutan Nair.... > voir plus
Le soleil poussa un profond soupir avant d'entamer ses corvées matinales. Il balaya de son premier rayon les voiles de brouillard qui enveloppaient les arbres. Puis il entreprit de réchauffer les brins de riz avant d'aller frapper à la porte des poulaillers. L'air s'emplit d'un roulement assourdi qui gagna en intensité en descendant la colline : touc, touc, touc. C'était le fracas de la Royal Enfield Bullet de Majid qui parcourait les lacets du chemin de terre menant chez lui. Les cris stridents des perroquets déchiraient le ciel. Des tourterelles, réfugiées dans les niches qu'offrait la margelle du puits, roucoulaient.
Regarde mes mains. Ma peau est striée de lignes profondes qui la fractionnent en archipels d'inquiétude. Il fut un temps où la tâche la plus fatigante que ces mains aient eu à accomplir était de tourner les pages d'un livre. Ce n'est pas un pinceau qu'elles tenaient mais un morceau de craie, et c'est la surface d'un tableau noir qu'elles noircissaient de l'étendue de mes connaissances.
Bhasi allongea les jambes, s'appuya contre le mur et attendit patiemment. Il savait qu'il ne fallait pas brusquer les confidences de l'âme, pas plus qu'on ne peut brusquer la marée montante. Elles ont leur rythme propre. La lune peut les favoriser, la nuit les aider, le vent les seconder. Mais la condition préalable est un désir incontrôlable de s'abandonner. Seul ce courant peut emporter les pensées, et les vagues les faire bouillonner. Jusqu'à ce que finalement, l'étendue de sable qui sépare passé et présent soit noyée sous une mer de détritus, sombres, secrets, humides, glissants, qui pendant des années étaient restés enfouis dans un repli profond de l'âme.