Un bédouin romantique et quelque peu voleur, une jeune fiancée, un chef de brigands assoiffé de puissance, un affairiste roublard, un pèlerin à la recherche du salut, un religieux inquisiteur, un espion anglais déguisé en derviche et même un cadavre dont l'âme est en qu... > voir plus
Un roman astucieux, qui donne la parole à une multitude de personnages au gré des changements de propriétaire d'une mystérieuse sacoche, contenant un manuscrit tout aussi mystérieux. le procédé pourrait lasser, mais la richesse des idées, et le style direct et sans fioriture, font que l'on suit l'histoire avec plaisir.
Le désert avait été pour lui une mère et un père, un maître, un amant et un guide.
Sans qu'il sut lire, le désert avait fait de lui un érudit. Il avait découvert des traités entiers cachés dans les tempêtes de sable ; il avait lu un millier de poèmes inscrits en travers de l'horizon. Quand il avait l'âme pure, au lever du soleil, il comprenait le langage des sables. À vingt ans, il connaissait les sentiers secrets longeant les failles des falaises et pouvait déchiffrer les énigmes des dunes mouvantes. Il analysait chaque nuage de poussière en fonction de son heure, lisait les messages de la lune en toutes ses saisons et reconnaissait la voix de toutes les étoiles. Le vent était sa religion et la planète Vénus son amour, et il avait trouvé des traces de leur volonté dans les rochers et les vallées désertes.
En fait, il était moins redevable aux pèlerins de sa subsistance que d'une certaine capacité, acquise à leur contact, de distinguer la piété sociale d'une foi sincère.
En toutes ces années où il avait été voleur, il n'avait guère trouvé de pèlerins qui attachaient plus de valeur à leur foi qu'à leur poids financier. La plupart paraissaient s'adresser à un chiffre secret dans lequel il ne pouvait reconnaître l'Unique qui le faisait frémir d'ardeur sur la berge de sables mouvants ou trembler de peur au bord d'un précipice. Leur religion exigeait abondance de gestes extérieurs, et pourtant il n'y voyait guère de signes de cette terreur à laquelle il reconnaissait la présence du Divin. En ayant conclu que le dieu des pèlerins n'était pas son dieu, il n'éprouvait aucun scrupule à voler.
L'esclave était une juive d'Abyssinie, une Falacha, qu'on avait vendue aux Arabes alors qu'elle n'était encore qu'une enfant. Elle n'avait ri que deux fois au cours de son existence. La première fois, lorsqu' elle avait perdu sa virginité; la dernière lorsqu'elle avait perdu son bébé. Elevée dans les harems d'un cheikh cruel, elle avait été violée très jeune, avant d'être expédiée sur l'autre rive du Golfe, à peine adolescente, en échange de droit de fret. Le cheikh avait été assassiné peu après. Plus tard, on la vendit à un zoroastrien converti qui habitait dans les provinces orientales de la Perse. Et l'épouse de celui-ci mourut peu après. Peut-être le rire de la jeune fille portait-il malheur.
Il entendait les voix de la liberté dans le vent et dans les sables et toujours était à leur diapason. Les autres brigands le traitaient de lâche car il refusait de faire face et de se battre : il préférait tourner les talons et s'enfuir. Ils ne comprenaient pas que cela provenait de ce qu'il aimait sa liberté d'un amour absolu. Car ses voix lui disaient de ne jamais rien concéder à personne et de ne servir que les étoiles, la lune et le soleil.