20 octobre 1949 : Mon père est mort ce matin à Cuba. La blessure a été si profonde, le choc si profond, le sentiment de la perte si profond que c'était comme si j'étais morte avec lui. J'avais l'impression de me briser, de tomber. Je pleurais de ne pas l'avoir revu depuis Paris, de ne pas lui avoir pardonné, de ne pas avoir été là lorsqu'il est mort, seul et pauvre à l'hôpital.
Joaquim m'a envoyé un télégramme. J'ai pleuré et ressenti la perte dans mon corps, ce terrible amour frustré. N'avoir jamais été intime avec lui, n'avoir jamais fusionné avec lui. L'éloignement maudit qui est le plus grand chagrin que puisse connaître un être humain. Je l'ai vu endormi, comme je l'ai vu évanoui après un concert. La mort est là, au-dedans de vous. Il est certain qu'une part se soi-même meurt avec ceux que l'on aime. On le sent, mais on ne peut y croire. La peine attaque le corps. J'aurais dû sacrifier ma vie pour lui, ainsi qu'il le souhaitait. J'ai lutté pour ne pas être comme lui, coupée des êtres humains. J'ai lutté pour atteindre tous ceux qui étaient comme lui coupés des êtres humains. C'était cela le mystère de ma relation avec les êtres fermés, froids, lointains. J'ai lutté pour être proche, pour fusionner, pour réaliser l'inverse, la communion avec autrui. Je ne peux accepter sa mort. Ceal ne guerira jamais. Parce que ce fut une relation incomplète, qui ne pouvait arriver à son terme et qui avorta. On peut accepter la mort lorqu'elle arrive comme un couronnement, une mort naturelle. Mais quelque chose ici, cet échec, était comme une opération chirurgicale. Une amputation pas une mort naturelle.
Ce que je ne peux supporter, c'est que pour sur-vivre à la force destructrice des autres, nous nous révoltons, nous les frappons, nous leur nuisons, nous nous détournons. Je regrette de n'avoir pas été une sainte.
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