Leonard écrit : " Chacun de mes rêves transformé en histoire, couché sur le papier et livré au public est un rêve de moins pour moi, et j'en ai déjà si peu. "
Je lui réponds :
Beaucoup d'écrivains ont éprouvé ce que vous ressentez. Maurice de Guérin répugnait tellement à livrer ses pensées intimes qu'il les écrivait dans un Journal secret qui ne fut publié par sa sœur qu'après sa mort. Amiel écrivait un Journal intime et c'est tout. Rilke se plaint de cela dans ses lettres à un jeune poète que je vous enverrai plus tard. J'irai jusqu'à dire que l'écriture d'une poésie énigmatique est une expression de cette répugnance : on y est revêtu de symboles, protégé par le mystère d'une complète exposition au monde. Mais il y a un autre aspect à cela. Ecrire signifie tout donner. Impossible de rien garder pour soi. Les meilleurs écrivains sont ceux qui donnent tout. Il y a cependant le choix du vêtement : fiction, symbolisme, poésie, etc. Je partage votre opinion qu'un rêve donné ne nous appartient plus, mais il est vrai aussi que plus on donne de rêves, plus on produit de rêves pour combler le vide, et cette faculté se développe à mesure qu'on l'exerce. C'est comme l'amour. Plus on la dépense, plus on libère de nouvelles sources, de nouvelles énergies. Refuser de tout dire dessèche, inhibe et en fin de compte tue les graines. Lorsque vous communiquez votre rêve, vous risquez de vous sentir pauvre au début. Mais l'instinct, comme celui de la nature, est de renouveler, de féconder. C'est vrai, ainsi que j'ai pu m'en rendre compte. Plus j'écris, plus je donne, plus j'aime, plus puissante jaillit la source. L'écrivain, s'expose sous n'importe quelle forme, en définitive, ainsi que nous faisons en amour, mais c'est un risque que nous devons prendre.
Je me rappelle fort bien à votre âge j'étais paralysée de timidité et n'osais rien écrire en dehors du Journal où je me sentais à l'abri des regards inquisiteurs ou critiques. Et puis n'oubliez pas que les rêves engendrent les rêves. Si je n'avais pas raconté mon rêve de la péniche, écrit une histoire, et renoncé ainsi à mon secret, ma propriété personnelle, l'histoire n'aurait pas été lue par un garçon de dix-sept ans à Yale, et il ne serait pas venu me trouver pour m'offrir un rêve de Gaspard Hauser.
Juillet 1945, Le Livre de Poche, p. 104.
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