Au centre de ce roman de
Yoko Ogawa, un clavecin qui cristallise toutes les passions, même les plus secrètes.
C'est un bien étrange trio qui gravite autour de cet instrument. Rukiko, la narratrice, calligraphe, fuit un mari violent et infidèle, et se réfugie dans le chalet familial pour essayer de se ressourcer et de faire le vide autour d'elle. Une nuit de tempête qui la prive d'électricité, elle fait la connaissance de Kaoru, une très jeune femme, assistante de Nitta, ancien pianiste reconverti dans la fabrication de clavecins. Tous les deux habitent une cabane dans la montagne en compagnie de leur vieux chien sourd, isolés du reste du monde. Très vite, Ruriko sympathise avec eux, mais rapidement le trouble s'installe. Ses sentiments envers le musicien évoluent peu à peu et se teintent d'une violence feutrée mais bien réelle.
Quoi de plus banal, à première vue, que cette amitié qui se mue en désir, à peine contrarié par une tierce personne ? C'est oublier qu'
Ogawa est vraiment très douée dans la description minutieuse des sentiments. Elle excelle, à partir d'une situation classique, voire familière, dans l'art de distiller la peur, l'inquiétude, le doute. Les mots sont simples, pourtant, et les phrases courtes. Et cependant la tension monte, palpable. Un clavecin que l'on fabrique amoureusement, un autre que l'on détruit violemment symbolisent la passion qui habite ses trois personnages. Passion amoureuse, mais aussi passion que l'on voue à son art : l'amour charnel est-il plus fort qu'un désir platonique ? Jouer de la musique pour quelqu'un est-il plus érotique que de lui faire l'amour ? La romancière se garde bien de répondre de manière tranchée à ses questions. Elle ne fait que suggérer, liant la violence des sentiments à la description d'un paysage tourmenté.
Mélancolique et cruelle, à l'image de la pièce pour clavecin de Rameau qui donne son titre au roman, la petite musique de l'auteur à mille lieues d'un esthétisme "japonisant", nous fait ressentir tout ce qui fait la richesse de l'amour. Avec cette impression, accentuée par le chant du clavecin, que les secrets de l'autre resteront à jamais voilés. Pour mieux, peut-être, les imaginer. Un beau livre, simple, et doux.