«
La table des autres» de
Michaël ONDAATJE est un roman que j'ai lu et savouré l'an passé. J'avais livré une impression juste après ma lecture de l'œuvre; j'aurais dû attendre, car avec le recul je sais maintenant que mon ressenti aurait pu se libérer autrement.
Nous sommes en 1954 à Ceylan. Sur le port de Colombo, un garçon de onze ans, Michaël, a rendez-vous avec sa vie. Il quitte son pays natal pour rejoindre l'Angleterre, où l'attend sa mère. Mis à part une vague cousine, chaperonne lointaine et indolente, il voyagera seul, vingt et un jours durant, à bord d'un grand paquebot blanc, l'«Oronsay». La traversée de l'océan Indien, de la mer d'Arabie, de la mer Rouge, sera d'abord celle des apparences.
Á bord, il fera connaissance, à «
La table des autres», de M. Mazappa, un musicien aux faux airs de Sidney Bechet, d'un botaniste à qui
Les Fleurs Du Mal sont plus inoffensives que celles de
Baudelaire, d'une ancienne trapéziste, ange déchu tombé du ciel, d'un somnambule et d'un milliardaire pour qui la croisière sera la dernière.
D'autres garçons de son âge aussi, tout comme lui en liberté, aussi dissipés que peuvent l'être parfois les souvenirs. de toute une magnifique et disparate humanité, adultes et enfants mêlés en une même oisiveté.
Une troupe de théâtre, un magicien, un poète (ils le sont tous plus ou moins, embarqués dans cette galère de luxe), des amours furtives, des amitiés naissantes, une tempête, tout un bric-à-brac merveilleux et mélancolique. Et ce qui l'attend sur le fil de l'horizon, l'avenir, peut bien patienter; il lui faut d'abord explorer le monde ou, plus exactement, ce bateau qui en est la réduction, ou la métaphore.
Michaël ONDAATJE, l'auteur universellement ovationné pour son «Patient anglais» ou du «Fantôme d'Anil» n'a pas oublié pour autant cet enfant de onze ans, héros de son sublime roman «
La table des autres». C'était lui. Enfant magnifiquement dissipé, rêveur et voyageur, que la ligne d'horizon, le grand bleu et le champ des possibles révèlent peu à peu à un destin d'écrivain à succès.
Né à Colombo, il a vraiment été ce gosse que le divorce de ses parents jette sur les mers tièdes entre Ceylan et la froide Angleterre. le reste, bien sûr, est de la pure fiction. C'est-à-dire que ce n'est pas faux, disons que c'est encore plus vrai que le vrai, c'est de la littérature.
Cette «Table des autres», sublime récit d'apprentissage, gorgé de mystère et qui affirme à chaque page les prodiges du romanesque, par lequel
Michaël ONDAATJE poursuit son autobiographie onirique et mélancolique entamée avec «
Un air de famille», est même de la très grande littérature. En douteriez-vous?
Et puisque le roman, dans sa nature profonde, c'est ça: un songe, une chambre secrète, ouverte sur le monde; si le lecteur ne se sent pas comblé et sans doute même transformé par sa lecture, alors peut-être doit-il s'avouer que cette activité n'est pas pour lui.
Les voyageurs de l'«Oronsay», fantôme d'un monde perdu, passagers de la mémoire, croisent dans les eaux ou errèrent avant eux les héros de Melville ou de Conrad.
Ces voyages-là sont inoubliables car sublimes et hors du temps.