Un double invisible des grandes histoires, qui aurait vécu et parcouru toutes les époques, voilà le mythe revisité avec talent par
Jean d'Ormesson. Un inconnu, un personnage secondaire, un figurant de l'Histoire est puni d'immortalité et dormira désormais dans l'ombre des princes, des impératrices, ou dans la fange.
Livre prétexte à l'étalage culturel? Oui, parfois. Livre propice à une réflexion sur l'Histoire humaine et ses moteurs, certainement.
Pourquoi ne pas le lire ? le procédé pourrait lasser, une fois compris son mécanisme et surtout par la répétition de celui-ci. Les étalages de références flattent plus leur auteur que le propos littéraire qu'ils servent. Certains passages sont-ils des recopies de recueils historiques ou plus vraisemblablement de la mémoire de l'auteur. Mais parfois l'amoncellement ou le bombardement fatiguent.
Cependant les mots, le verbe et la pensée de l'auteur nous retiennent et nous entraînent.
Alors pourquoi le lire ? Pour laisser vagabonder sa pensée dans les siècles passés, jusqu'aux trente trois ans du Christ. Parce que de nombreuses lectures de l'Histoire des résumés brillants. Des analyses simples et fortes sont livrées telles des trésors aux entournures d'un récit parfois long. Ce que le livre suggère, c'est la puissance, la « hauteur de l'auteur ». Et les intuitions sont parfois géniales, le temps, l'Histoire, l'immobilité de la matière, la répétition, la vie et la mort mais au dessus de ces deux poncifs, le chemin. Nombreuses sont les thèses que l'Errant développe, nombreuses les intuitions de
Jean d'Ormesson. Quelle culture générale !
Il ne faudrait pas s'étonner de trouver un jour, j'en fais la conjecture, qu'une spécialité Ormessonienne est
Chateaubriand, que ses voyages furent méditerranéens.
Jorge Amado est cité, Jean nous emmène par ailleurs souvent dans ses souvenirs sur les plages désertes de Copacabana. Une biographie de son cortex, en quelque sorte.
Il faut de l'appétit pour un livre pudding, c'est-à-dire truffé de petites choses délicieuses dans une chair plus commune. Certains procédés, comme l'histoire de l'invention du zéro, sont faciles et une fois percé le mystère le passage ne procure plus aucun plaisir.
Enfin s'il faut le lire, c'est pour y trouver ce que ce « juif » a d'artificiel, façon « Monde de Sophie » - car Isaac l'errant narre ses aventures à un jeune couple français qui visite Venise-, de déballage hétéroclite. Il faut le lire pour écrire à son tour, car ce juif appelle d'autres juifs, il est bien meilleur - et ne se prive pas de le dire - que l'Errant d'
Eugene Sue version feuilleton à tiroirs. Ecrivains, saisissez-vous de cette errance pour de nouveaux chapitres aussi nombreux que les vies d'Isaac, car ce livre n'a pas tout dit.