S ‘encadrant dans ce projet […], mon entreprise autobiographique comprend donc trois livres.[…]
Le troisième livre est un roman d’aventures. Il est né d’un souvenir d’enfance ; ou, plus précisément, d’un phantasme que j’ai abondamment développé, vers douze-treize ans, au cours de ma première psychothérapie. Je l’avais complètement oublié ; il m’est revenu, un soir, à Venise, en septembre 1967, où j’étais passablement saoul ; mais l’idée d’en tirer un roman ne m’est venue que beaucoup plus tard. Le livre s’appelle : W
W est une île, quelque part dans la Terre de Feu. Il y vit une race d’athlètes vêtus de survêtements blancs porteurs d’un grand W noir. C’est à peu près tout ce dont je me souvienne. Mais je sais que j’ai beaucoup raconté W (par la parole ou le dessin) et que je peux, aujourd’hui, racontant W, raconter mon enfance.[…]
Par contre W me passionne : un roman d’aventures, un roman de voyages, un roman d’éducation (bildungsroman !) ; Jules Verne, Roussel et Lewis Caroll !
Mes premières ébauches, pastichant "Les Enfants du capitaine Grant", m’ont beaucoup excité, mais, finalement, je ne les crois pas très concluantes. Dans la foulée toujours de Jules Verne, je me suis dit ensuite que puisque Jules Verne avait illustré une certaine image de la science de son temps (positivisme, scientisme, fée électricité, histoire des colonisations, etc.), je pouvais avoir l’ambition de faire la même chose et entreprendre de fonder mes aventures et la description de la société de W sur des données psychanalytiques (on s’en serait douté), ethnologiques, informatiques, linguistiques, etc. […]
Il y a à peu près trois semaines, je me suis dit que la forme qui conviendrait le mieux à un tel projet était celle du roman-feuilleton. J’entends par là la livraison périodique régulière à un journal, et même à un quotidien (et non un découpage a posteriori comme le sont aujourd’hui la plupart des feuilletons), m’obligeant chaque jour à une nouvelle invention, à la construction d’épisodes dont chacun conclurait heureusement celui qui précède et préparerait, dans le mystère et le suspens (ou suspense), celui qui suit.[…]
[Extraits de : Lettre à Maurice Nadeau, 7 juillet 1969.]
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