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Six personnages en quête d'auteur1Ajouter à mes livres
Pirandello invite le spectateur à assister à ce qui lui est généralement caché: ce qui se passe sur une scène lorsque la salle est vide; ce qui se passe dans l'esprit du metteur en scène aux prises avec des personnages qui lui sont confiés; et plus encore, tout ce qui s... > voir plus
Une entreprise expérimentale, qui nous invite à voir les personnages d'une pièce en tant que tels. L'effet "théorique" produit est très curieux et très plaisant. L'histoire qui lie les personnages entre eux est par contre moins intéressante.
LE PÈRE : Mais pour nous autres, du fait de notre nature même (il se désigne lui-même et indique rapidement les cinq autres Personnages), cette illusion, c’est notre seule réalité !
LE DIRECTEUR (abasourdi, regardant ses acteurs eux aussi interdits et troublés) : Qu’est-ce que vous me racontez là ?
LE PÈRE (après les avoir considérés un instant avec un pâle sourire) : Mais oui, la seule ! Quelle autre pourrions-nous avoir ? Ce qui pour vous est une illusion à créer est au contraire, pour nous, notre seule réalité. (Un temps. Il fait quelques pas vers le directeur, puis il ajoute :) Mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, notez bien. Réfléchissez un peu. (Le regardant dans les yeux :) Pouvez-vous me dire qui vous êtes ? (Il reste l’index pointé sur le directeur.)
LE DIRECTEUR (troublé, avec un demi-sourire) : Qui je suis ? Eh bien, je suis moi !
LE PÈRE : Et si je vous répondais que ce n’est pas vrai parce que vous, vous êtes moi ?
LE DIRECTEUR : Je vous répondrais que vous êtes un fou ! (Les acteurs rient.)
LE PÈRE : Vous avez raison de rire. Ici, on joue. (Au directeur :) Vous pouvez m’objecter, par conséquent, que si ce monsieur (il montre le grand premier rôle masculin), qui est « lui », doit devenir « moi » et vice versa, c’est qu’il ne s’agit que d’un jeu. Je vous ai pris au piège, vous voyez ?
Mais tout le mal vient précisément de là ! Il est dans les mots. Nous avons tous un monde en nous, et pour chacun c’est un monde différent. Comment pourrions-nous nous entendre, monsieur, si les mots que je prononce ont un sens et une valeur en rapport avec l’univers qui est en moi, tandis que celui qui m’écoute leur donne inévitablement un sens et une valeur en rapport avec l’univers qu’il porte en lui ? On croit se comprendre, on ne se comprend jamais ! (p26)
Les phrases ! Oui, les phrases ! Comme si devant un fait inexplicable, devant un mal qui nous ronge, ce n'était pas un réconfort pour tout le monde que de tomber sur un mot qui ne veut rien dire mais où l'on trouve l'apaisement !
LE PÈRE : Moi, monsieur, j’admire, j’admire beaucoup vos comédiens : monsieur (il montre le grand premier rôle masculin), mademoiselle (il montre le grand premier rôle féminin), mais le fait est… qu’ils ne sont pas nous, voilà.
LE DIRECTEUR : Parbleu ! Comment pourraient-ils être « vous », puisque ce sont les acteurs ?
LE PÈRE : Eh oui : les acteurs ! Et tous deux jouent très bien nos rôles. Mais pour nous, voyez- vous, cela a l’air d’une chose différente, qui voudrait être la même, mais qui ne l’est pas !
LE DIRECTEUR : Comment cela, « qui ne l’est pas » ? Qu’est-ce que c’est, alors ?
LE PÈRE : C’est une chose qui… qui devient à eux, et qui n’est plus à nous.
Tout homme véritable, monsieur, d’un niveau un peu plus élevé que le minéral, le végétal ou l’animal, ne vit pas pour vivre, sans savoir qu’il vit... Il vit pour donner un sens et une valeur à son existence!... (p90)