« Cela était. Et cela n'était pas. »
Cette formule qui ouvre chaque conte persan des Mille et une nuits résume parfaitement le dernier roman de
Richard Powers,
L'Ombre en fuite (publié en 2000 aux Etats-Unis).
D'un côté, la Caverne, système expérimental de simulation d'univers virtuels en 3D.
A l'invitation de son ami Steve, Adie, artiste douée mais désillusionnée, quitte Manhattan pour rejoindre à Seattle une équipe de chercheurs impliqués dans un projet de réalité virtuelle, financé par une richissime compagnie d'informatique.
Aux côtés de ces matheux et informaticiens attelés jour et nuit à leur projet, elle va mettre son talent au service de la Caverne, en apportant son regard de peintre et de graphiste, reproduisant en trois dimensions les toiles des plus grands maîtres (Le douanier Rousseau,
Van Gogh…).
De l'autre côté, une cellule, quelque part au Liban.
Américain d'origine iranienne, Taimur est venu à Beyrouth pour enseigner l'anglais.
Un beau matin de ces années 1980, il est enlevé par un groupe d'islamistes pour lesquels il ne sera qu'un otage occidental de plus, une monnaie d'échange et de pression supplémentaire.
Seul dans son cachot, pour ne pas perdre la raison, il va mettre sa mémoire à contribution espérant faire tomber les murs de sa prison.
Deux pays, deux univers, deux lieux clos. C'est à une curieuse expérience que Powers convie ses lecteurs dans
L'Ombre en fuite.
A ma gauche, la Caverne, où les chercheurs évoluent dans un espace vide, peuplé uniquement de matériel informatique, de connexions et des câbles électriques en tout genre, plongé, comme son nom l'indique, dans une obscurité permanente. De cette nuit éternelle, ils ne s'évadent qu'à travers les œuvres recréées grandeur nature par la réalité virtuelle.
Dans cette grotte de Lascaux du XXe siècle, tous s'agitent, tâtonnent, réfléchissent, essaient, échouent, s'engueulent, recommencent, progressent… comme autant de rats de laboratoire que le lecteur observerait, tel un scientifique pour lequel ne comptent que les résultats de l'expérience. La distanciation est d'autant plus aisée que Powers inonde le récit d'un vocabulaire informatique technique auquel la plupart restera hermétique (comme le tiercé pour Guy Lux, l'informatique c'est son dada).
A ma droite, la geôle de Taimur où le lecteur, en totale empathie avec le prisonnier, devient à son tour le rat de laboratoire, coincé entre quatre murs, à la merci du bon vouloir de ses gardiens. Dans ces chapitres, Powers utilise le “vous”, seconde personne du pluriel. Cette adresse au lecteur, telle celle d'un hypnotiseur, décuple sa force d'identification.
(En me relisant, je m'aperçois que ce recours au “vous” est le choix du traducteur et non de Powers, puisque en anglais n'existe que le “You”. Et je n'ai pas trouvé sur le web d'extrait relatif à Taimur en V.O. pour savoir comment cet effet est rendu dans le texte original.)
Une fois encore, Powers prouve qu'il est un virtuose de la structure narrative.
Paradoxalement, dans l'alternance des chapitres, ceux consacrés à l'enfermement de Taimur m'ont semblé d'indispensables bouffées d'oxygène (dont la longueur va croissant, à l'inverse des sourates de son précieux Coran), une échappée attendue pour passer de l'univers quasi clinique de la Caverne à un monde plus “humain”, de la lumière électrique des néons à celle éblouissante du soleil du Proche Orient.
La Caverne et la geôle libanaise, les deux récits se répondent : il s'agit de fuir le monde réel grâce à des représentations physiques, dans un cas, ou mentales, dans l'autre. Chacun de ces récits prend tout son sens à la lumière de l'autre : les images recréées par Adie faisant écho à celles que Taimur fait émerger des tréfonds de son esprit ; la chute du mur de Berlin et l'opération “Tempête du désert” auxquels les pensionnaires de la Caverne assistent devant leur téléviseur renvoient à Taimur prisonnier dans un pays arabe de murs qu'il voudrait bien voir s'effondrer…
Contre toute attente, les deux histoires vont même finir par s'interpénétrer.
Avant toute chose, je dois avouer que, comme beaucoup d'autres lecteurs (voir les liens un peu plus bas), j'ai peiné à entrer dans ce roman. S'il ne s'était pas agi de
Richard Powers, j'aurais très probablement laissé tomber l'affaire en cours de lecture. D'autant que la narration m'a fortement rappelé celle de
Trois fermiers s'en vont au bal, roman entremêlant trois histoires sans rapport apparent dont le lien se fait jour au fil du récit, et dont j'étais sorti mitigé.
En revanche, avec
L'Ombre en fuite, j'avais beau peiner, il y avait “quelque chose” qui me plaisait.
Puis, en faisant fi de tout le jargon informatique, j'ai réussi à m'intéresser à cette bande de savants fous complètement investis par leur passion, j'ai “vécu” à leurs côtés la magie du monde virtuel, j'ai fait grincer le plancher de la chambre de
Van Gogh en Arles.
Puis, les rapports entre les membres de l'équipe sont devenus moins flous, Powers éclaircissant au fur et à mesure la situation établie comme acquise dès l'ouverture du roman, notamment les liens qui unissent Steve et Adie (j'ai beaucoup aimé le personnage de Ted).
Comme d'habitude avec Powers, on ne peut qu'être sensible à l'érudition de l'auteur, ses réflexions sur l'art, le rapport qu'il entretient avec la vie, comment il représente le réel. Plus “conventionnels”, les chapitres sur les affres de Taimur, prisonnier de ses quatre murs, sont captivants (sans mauvais jeu de mots) ; comment il lutte pour ne pas sombrer dans la folie (je n'ai pu m'empêcher de penser au Joueur d'échecs de Zweig), comment il tente d'entretenir des relations avec ses geôliers…
Au final, malgré une entrée en matière laborieuse et le sentiment de n'avoir pas tout absorbé de la substantifique moelle de ce roman (le billet de Leiloona m'a d'ailleurs conforté dans cette idée), je vais garder de
L'Ombre en fuite un très bon souvenir. Celui d'une lecture ardue qui m'aura rendu moins bête en m'emportant dans des hauteurs qui ne me sont pas familières et dont se détachent des images et des extraits très vivaces.
Je n'en ai que plus hâte encore de lire La Chambre aux échos qui patiente dans ma PAL depuis un an.
Lien : http://www.incoldblog.fr/?index/oeuvres/L%27ombre%20en%20fuite