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Antoine Compagnon (Éditeur scientifique)
ISBN : 2070381358
Éditeur : Gallimard (1989)

Note moyenne : 4.35/5 (sur 226 notes)
Résumé :
Lire le résumé du livre d'occasion Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust sur Bibliopoche Marcel Proust est probablement le premier des grands écrivains qui ait franchi les portes de Sodome et Gomorrhe en flammes. Il songea d'ailleurs à donner le nom des deux cités bibliques à l'ensemble de son oeuvre - l'objet véritable de son étude n'est pas l'idéalisation d'une passion singulière ni l'explication philosophique de son mystère ni la psychologie amoureuse de ses desser... >Voir plus
Critiques, Analyses & Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
Charybde2
Charybde205 septembre 2013
  • Livres 5.00/5
Le 4ème tome, point de bascule de l'ensemble et explosion du "point aveugle" de l'homosexualité.
Publié chez Gallimard également en deux volumes, en 1921 et 1922, le quatrième tome de "La Recherche", "Sodome et Gomorrhe", est aussi le dernier à avoir été publié du vivant de Proust, et donc le dernier auquel il ait pu consacrer les relectures fiévreuses lui ayant jusqu'alors toujours permis de maintenir la cohérence globale de son incroyable enchevêtrement chronologique.
Il s'agit sans doute du tome "central" de l'oeuvre, à la fois par sa position en "ligne de crête" entre la jeunesse et la vieillesse (il n'y a guère d' "âge adulte", en réalité, dans les 2 500 pages du roman), et par l'explosion (normalement inattendue du lecteur, même si elle a été fort soigneusement préparée par l'auteur) d'un grand "point aveugle" du roman, déterminant pour la lecture et pour le destin de nombreux protagonistes, à savoir l'homosexualité masculine ("Sodome") et féminine ("Gomorrhe").
La scène initiale du volume, sans doute l'une des plus célèbres de toute la Recherche, est très atypique, puisque terriblement « dans le vif du sujet », et sans fioritures, incluant le fameux parallèle avec le « vol du bourdon » : le narrateur est témoin oculaire – et ignoré - de l'un des secrets jusqu'alors les mieux gardés (en théorie) de Charlus, à savoir son homosexualité et sa recherche plutôt agressive de « rencontres » (même si le narrateur « âgé », depuis le bout de la Recherche d'où il écrit, avait bien entendu laissé nombre d'indices plus ou moins directs au lecteur), donnant l'occasion au narrateur d'un exposé décapant sur le statut social de l'homosexualité masculine en ce début de vingtième siècle. Fidèle néanmoins à sa manière désormais familière au lecteur de laisser le moins possible un élément de narration servir une seule cause, l'auteur poursuit l'un de ses tissages les plus chers, celui qui questionne sans relâche les apparences, et plante avec détermination certaines banderilles essentielles pour les deux tomes qui suivront.
« Dès le début de cette scène une révolution, pour mes yeux dessillés, s'était opérée en M. de Charlus, aussi complète, aussi immédiate que s'il avait été touché par une baguette magique. Jusque-là, parce que je n'avais pas compris, je n'avais pas vu. le vice (on parle ainsi pour la commodité du langage), le vice de chacun l'accompagne à la façon de ce génie qui était invisible pour les hommes tant qu'ils ignoraient sa présence. La bonté, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne se laissent pas découvrir, et on les porte cachés. Ulysse lui-même ne reconnaissait pas d'abord Athéné. Mais les dieux sont immédiatement perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi encore l'avait été M. de Charlus à Jupien. Jusqu'ici je m'étais trouvé en face de M. de Charlus de la même façon qu'un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n'a pas remarqué la taille alourdie, s'obstine, tandis qu'elle lui répète en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », à lui demander indiscrètement : « Qu'avez-vous donc ? » Mais que quelqu'un lui dise : « Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. C'est la raison qui ouvre les yeux ; une erreur dissipée nous donne un sens de plus. »
Cette dernière phrase, à l'échelle de l'ensemble de la Recherche, est particulièrement terrible, et contient presque tout le volume suivant, « La prisonnière », en gestation.
L'auteur, à la lumière de son violent et bref (24 pages) chapitre introductif, se permet ensuite, en un premier chapitre de 90 pages, une relecture de la présence de Charlus dans le monde, proposant au passage un décodage différent de l'univers Guermantes, à un moment où, de plus, l'affaire Dreyfus étend son ombre et ses clivages sur la France comme sur les salons. Dans un jeu à nouveau ironique, machiavélique, confinant déjà au tragique, voire au pathétique, qui s'emparera par la suite du baron, le narrateur nous donne à voir un tout nouveau Charlus, réitérant par exemple l'un de ses « numéros » passés, amplifiés, auprès de Marcel, sans savoir que celui-ci « sait ». Signe aussi que l'on est en train de passer la ligne de partage des eaux de la « Recherche », et que l'on glisse désormais, dans cette chronologie brouillée et parfois bien incertaine, qui, grâce au talent de l'auteur, reste de bout en bout réjouissante, la rencontre du narrateur avec un Swann malade, épuisé et prématurément vieilli, arrive comme un choc feutré, alors même que parallèlement les nouvelles « situations » d'Odette et de Gilberte sont en train de prendre leur essor (comme cela nous avait déjà été annoncé, à mots couverts, dès « Un amour de Swann »).
Le deuxième chapitre et le troisième chapitre, et leurs 250 pages à eux seuls, comptent parmi les plus denses en "événements" de toute la Recherche : avec le deuxième séjour à Balbec, surviennent ensemble la véritable naissance de "l'amour" (les guillemets me semblent ici indispensables) du narrateur pour Albertine, le début de l'asservissement amoureux et de la glissade sociale de Charlus, l'extraordinaire "zoom" sur le salon Verdurin "deuxième époque", loin des balbutiements des débuts, encore largement grotesque, mais préparant son envol, tout en jouant, comme à l'accoutumée désormais, avec la "résolution" de points posés il y a deux voire trois volumes (les Cambremer et les Legrandin, par exemple), et en préparant attentivement les cataclysmes des deux tomes suivants.
Surtout, la mécanique fatale au narrateur est désormais enclenchée, et semble d'ores et déjà impossible à arrêter : instruit par sa découverte de la nature de Charlus, le narrateur (dans son obsession inavouée, bien entendu) déchiffre désormais le monde à cette aune, et voit donc partout le lesbianisme rôdant autour d'Albertine, s'imaginant tour à tour des "choses" qui n'existent pas, et en ratant d'autres, presque évidentes pour le lecteur grâce à la duplicité du narrateur "âgé", qui intervient plus que jamais, pour annoncer, à la manière d'un Tirésias, les inexorables malheurs à venir.
Dans un sursaut de lucidité ou d'intelligence prémonitoire vis-à-vis de lui-même, c'est vers la fin de ce troisième chapitre que le narrateur semble tenter de rompre avec Albertine, apportant peut-être ainsi le salut à long terme. Las, le lapidaire chapitre final de "Sodome et Gomorrhe" (14 pages) voit un revirement brutal, dans un quasi-réflexe sur lequel le narrateur ironise vis-à-vis de lui-même, entre les lignes, tant apparaît reptilienne cette volonté de s'emparer "pour de bon" de quelqu'un qui semble devoir nous échapper - et l'on se doit d'ajouter, "surtout au profit d'autres femmes". Et ainsi Marcel clôt le tome en annonçant à sa mère sa ferme intention de se marier avec Albertine.
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chartel
chartel28 juillet 2011
  • Livres 5.00/5
Le thème de l'inversion est abordé dès les premières pages de ce quatrième tome de la Recherche avec un passage anthologique décrivant une scène d'approche entre le baron de Charlus et Jupien, coïncidant avec l'arrivée simultanée d'un bourdon sur une fleur.
Si le thème est bien prosaïque, Proust n'en demeure pas moins un grand esthète et fait encore éclater tous ses talents littéraires.
Autant masculine que féminine, l'homosexualité est partout, même là où on ne l'attend pas et n'a que faire des catégories sociales (Proust choisi ses personnages parmi tous les milieux pour bien le souligner). Bien que mieux acceptée aujourd'hui, l'inversion avant-guerre était sévèrement jugée, le procès d'Oscar Wilde en étant un bon exemple. le narrateur évoque donc tous les subterfuges employés par les homosexuels pour masquer leurs penchants qui ne suffisent pas à tromper sa grande acuité. Et il arrive parfois que l'effet donné soit complètement contraire à celui souhaité à cause d'une volonté trop marquée de cacher ses "vices".
Le personnage le plus emblématique de ce tome est le baron de Charlus, frère du Duc de Guermantes. Il introduit (si j'ose dire) le récit avec Jupien, mais montre tous ses talents de prédateur avec le jeune violoniste Morel.
Ne croyez pas cependant que Sodome et Gomorrhe ne traite que d'inversion. La description des ridicules mondains y est encore bien présente, que ce soit à Paris chez les Guermantes ou à Balbec, lors d'un second séjour du narrateur, chez les Verdurin ou les Cambremer. Ce dernier univers de la mondanité estivale est d'ailleurs magistralement présenté à partir de la ligne de chemin de fer qui relie toutes les petites localités voisines de Balbec. On découvre ainsi les multiples personnages comme l'on voyage d'une station à une autre.
Comme dirait la vieille Madame de Cambremer, c'est à croquer – délicieux – exquis.
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Away--x
Away--x10 novembre 2013
  • Livres 5.00/5
C'est non sans plaisir que j'ai retrouvé tous les personnages de la Recherche dans ce tome central, dans lequel Proust a glissé de nombreux traits d'humour. Nous y approfondissons la connaissances des personnalités du baron de Charlus et d'Albertine, à travers le thème de l'inversion, abordé dès le début du roman. La réception chez la princesse de Guermantes offre, une dois de plus, une délicieuse visite des salons aristocratiques. C'est également l'occasion de retrouver le "petit noyau" Verdurin : la Patronne, son mari et les "fidèles", le tout me paraissant encore plus ridicule que lorsqu'on les rencontre pour la première fois, dans du côté de chez Swann.
Le roman se clôt sur la décision du narrateur d'épouser Albertine, de quoi donner assurément envie de lire le suivant !
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vincentf
vincentf01 décembre 2015
  • Livres 5.00/5
L'irruption lente du vice et de la jalousie donne à La Recherche plus encore de profondeur qu'en ses débuts. le narrateur y découvre éberluée la réalité sur le baron de Charlus et devine, invente peut-être, tant la jalousie nous emmène toujours sur un sol incertain, les amours interdites d'Albertine. Tout cela bien sûr s'étoffe de soirées mondaines où le ridicule et le snobisme se savourent comme un grand cru épicé et charnu. Tout cela se laisse serpenter dans les méandres de la phrase sans fin de Proust et dans sa sensibilité si fragile, quand il comprend, longtemps après, dans cette chambre de Balbec qu'il retrouve identique et différente, que sa grand-mère adorée est morte et qu'elle ne survit que dans les traits qu'elle a laissés à sa fille, la mère de Marcel, de qui il s'éloigne pour suivre Albertine, qu'il croit ne pas aimer, mais à tort, parce qu'il souffre dès qu'elle est absente, incontrôlable et sans doute infidèle. Relire Proust, c'est se perdre avec délices dans la complexité de l'âme humaine et dans la beauté d'un monde perdu.
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val-m-les-livres
val-m-les-livres26 octobre 2014
  • Livres 3.00/5
Ce tome se centre surtout sur le personnage de M. de Charlus, qui n'est pas, c'est le moins que l'on puisse dire, un personnage sympathique et je crois qu'il l'est encore moins quand il prend la voix de Guillaume Gallienne qui a beau être un excellent lecteur mais qui le rend vraiment horripilant. Et si M. de Charlus est au coeur de ce roman, ses moeurs le sont aussi et l'homosexualité ou l'inversion comme la qualifie Proust est donc un thème majeur de ce tome. Comme le titre biblique le laisse penser, nous sommes loin de l'ambiance des jeunes filles en fleurs ou des amours de Charles Swan. Ce qui est peut-être le plus intéressant, c'est l'évolution du narrateur. Pour la première fois, on sent qu'on n'a plus à faire à un enfant mais à un écrivain qui observe le comportement de M. de Charlus et la façon dont il est perçu par les autres. En bonne normande que je suis, j'ai aussi beaucoup apprécié le chapitre consacré aux origines des noms de villages normands. Sodome et Gomorrhe T.2-livre audio
De tous les tomes, c'est très clairement celui qui m'a le moins plus.
Lien : http://vallit.canalblog.com/archives/2014/10/16/..
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Citations & extraits (58) Voir plus Ajouter une citation
MeduzanticMeduzantic18 décembre 2015
[La marquise] avait deux singulières habitudes qui tenaient à la fois à son amour exalté pour les arts (surtout pour la musique) et à son insuffisance dentaire. Chaque fois qu'elle parlait esthétique, ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d'hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n'était pas la place. Aussitôt elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu'un qui reprend sa respiration. Enfin, s'il s'agissait d'une trop grande beauté musicale, dans son enthousiasme elle levait les bras et proférait quelques jugements sommaires, énergiquement mastiqués et au besoin venant du nez. Or je n'avais jamais songé que la vulgaire plage de Balbec pût offrir en effet une "vue de mer", et les simples paroles de Mme de Cambremer changeaient mes idées à cet égard. En revanche, et je le lui dis, j'avais toujours entendu célébrer le coup d’œil unique de la Raspelière, située au faîte de la colline et où, dans un grand salon à deux cheminées, toute une rangée de fenêtres regarde, au bout des jardins, entre les feuillages, la mer jusqu'au delà de Balbec, et l'autre rangée, la vallée. "Comme vous êtes aimable et comme c'est bien dit : la mer entre les feuillages. C'est ravissant, on dirait... un éventail." Et je sentis à une respiration profonde destinée à rattraper la salive et à assécher la moustache, que le compliment était sincère.
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MeduzanticMeduzantic13 janvier 2016
- Ah ! oui, les voici, s'écria M. Verdurin avec soulagement en voyant la porte s'ouvrir sur Morel suivi de M. de Charlus. Celui-ci, pour qui dîner chez les Verdurin n'était nullement aller dans le monde, mais dans un mauvais lieu, était intimidé comme un collégien qui entre pour la première fois dans une maison publique et a mille respects pour la patronne. Aussi le désir habituel de M. de Charlus de paraître viril et froid fut-il dominé (quand il apparut dans la porte ouverte) par ces idées de politesse traditionnelles qui se réveillent dès que la timidité détruit une attitude factice et fait appel aux ressources de l'inconscient. Quand c'est dans un Charlus, qu'il soit d'ailleurs noble ou bourgeois, qu'agit un tel sentiment de politesse instinctive et atavique envers des inconnus, c'est toujours l'âme d'une parente du sexe féminin, auxiliatrice comme une déesse ou incarnée comme un double, qui se charge de l'introduire dans un salon nouveau et de modeler son attitude jusqu'à ce qu'il soit arrivé devant la maîtresse de maison. Tel jeune peintre élevé par une sainte cousine protestante, entrera la tête oblique et chevrotante, les yeux au ciel, les mains cramponnées à un manchon invisible, dont la forme évoquée et la présence réelle et tutélaire aideront l'artiste intimidé à franchir sans agoraphobie l'espace creusé d'abîmes qui va de l'antichambre au petit salon. Ainsi la pieuse parente dont le souvenir le guide aujourd'hui entrait il y a bien des années, et d'un air si gémissant qu'on se demandait quel malheur elle venait annoncer, quand, à ses premières paroles, on comprenait, comme maintenant pour le peintre, qu'elle venait faire une visite de digestion.
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PilingPiling20 mai 2009
Mais dès que je fus arrivé à la route ce fut un éblouissement. Là où je n'avais vu avec ma grand-mère, au mois d'août, que les feuilles et comme l'emplacement des pommiers, à perte de vue ils étaient en pleine floraison, d'un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin rose qu'on eût jamais vu et que faisait briller le soleil ; l'horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers comme un arrière-plan d'estampe japonaise ; si je levais la tête pour regarder le ciel entre les fleurs, qui faisait paraître son bleu rasséréné, presque violent, elles semblaient s'écarter pour montrer la profondeur de ce paradis. Sous cet azur une brise légère mais froide faisait trembler légèrement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs, indulgentes, comme si ç'eût été un amateur d'exotisme et de couleurs qui avait artificiellement créé cette beauté vivante. Mais elle touchait aux larmes parce que, si loin qu'elle allât dans ses effets d'art raffiné, on sentait qu'elle était naturelle, que ces pommiers étaient là en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie ; ils zébrèrent tout l'horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et rose, dans le vent devenu glacial sous l'averse qui tombait : c'était une journée de printemps.
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Away--xAway--x01 novembre 2013
Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur. C'est sans doute l'existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu'elles s'échappent ou reviennent. En tout cas si elles restent en nous c'est, la plupart du temps, dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d'ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d'expulser tout ce qui leur est incompatible, d'installer, seul en nous, le moi qui les vécut. (p180)
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MeduzanticMeduzantic15 décembre 2015
Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d'une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s'enfla, remplie d'une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L'être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sècheresse de l'âme, c'était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n'avais plus rien de moi, était entré, et qui m'avait rendu à moi-même (...). Je venais d'apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand'mère, telle qu'elle avait été ce premier soir d'arrivée ; le visage de ma grand'mère, non pas celle que je m'étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n'avait d'elle que le nom, mais de ma grand'mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs Élysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous de grands poètes épiques) ; et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n'était qu'à l'instant - plus d'une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments - que je venais d'apprendre qu'elle était morte.
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