> Antoine Compagnon (Éditeur scientifique)

ISBN : 2070379248
Éditeur : Gallimard (1988)


Note moyenne : 4.25/5 (sur 309 notes) Ajouter à mes livres
L'expression roman fleuve devrait, sans connotation péjorative, désigner une œuvre qui prend le temps de charrier mille petites particules d'impression pour les infuser dans l'esprit d'un lecteur captivé. En somme, elle devrait avoir été créée pour désigner La Recherche... > voir plus
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Critiques et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par kikobaus, le 20 juin 2011

    kikobaus
    Sauf à écrire à mon tour une somme pour dire mon immense admiration pour Proust, les intenses émotions que je lui dois, la délicate profondeur de sa pensée, je ne parviendrai pas à épuiser ici l'expression de mon sentiment.
    Alors je m'en tiendrais à vous raconter -une fois n'est pas coutume- ma rencontre étonnamment proustienne avec cette œuvre. Alors adolescent, j'avais acheté en poche Du côté de chez Swann sans vraiment en savoir autre chose qu'il s'agissait d'un "chef d'œuvre". Il resta plusieurs semaines sur les rayons de la bibliothèque de ma chambre sans que je m'y intéressasse, affairé à d'autres lectures. Une première approche avorta au bout d'une trentaine de pages. Trop lent, trop alambiqué, et pas vraiment porté sur l'action. le livre retourna sur les rayonnages. Quelques semaines plus tard, quelque peu vexé que le livre n'ait pas voulu se livrer à mon premier assaut, j'y retournai. La même lassitude me gagna, à peine plus loin qu'à ma première tentative. Cette fois-ci, je le rangeai pensant ne plus jamais le revoir.
    Un dimanche pluvieux d'ennui dans le pavillon de mes parents, j'errai sans énergie ni détermination, dans une sorte de flottement. Je croisai la tranche du livre qui m'évoqua immédiatement, avec une limpidité surprenante, cet épisode de la lampe aidant le narrateur à trouver le sommeil. Cette évocation, pleine de poésie, s'accompagnait d'une sorte de nostalgie accordée au climat pluvieux. Il n'y avait pas de doute, le livre m'appelait. Et il m'avala. Je manquais de sommeil à prolonger tard ma lecture, en dépit des reproches de ma maman.
    Noël approchait, et je demandai La recherche dans la Pléiade, moi qui n'avait jamais prêté trop d'importance au support. Je consacrai à La recherche un trimestre entier, au grand contentement de mon chat dans ces mois d'hiver. Mes résultats scolaires s'en ressentirent, mes parents ne comprenaient pas bien. La phrase proustienne m'avait comme ensorcelé. Sa longueur et son rythme me portaient comme les vagues d'une mer calme, m'emplissaient, me nourrissaient. Il me suffisait de la suivre dans ses entrelacs pour avancer, à la manière du brasseur appliqué que je m'efforçais d'être en tirant parti de l'ondulation-même de la nage pour rejoindre le bord.
    Dans les mois qui suivirent, je n'ai pas pu ouvrir un livre sans qu'il me tombât des mains. Il me manquait cette qualité d'émotion, mais par dessus tout cette complicité avec une œuvre qui me semblait n'avoir été écrite que pour moi. de toutes les qualités de La recherche, celle-ci me semble la plus étonnante. Ce livre épouse votre subjectivité sans jamais la heurter, de sorte que lors d'une relecture de La recherche vers mes trente ans, il me semblait avoir affaire à une œuvre entièrement nouvelle et pourtant familière, comme la réminiscence d'un souvenir, en quelque sorte...
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    • Livres 5.00/5
    Par sandrine57, le 31 décembre 2011

    sandrine57
    Un challenge organisé par le forum de lecture que je fréquente a été pour moi l'occasion de m'attaquer à un monument de la littérature: A la recherche du temps perdu de Marcel PROUST. Ou du moins à son premier tome: Du côté de chez Swann. Mes premiers pas dans l'oeuvre ont été difficiles, je l'avoue. Les phrases longues, très très longues, partent dans tous les sens et souvent j'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois pour en comprendre le sens. Mais PROUST est ainsi. Il faut savoir prendre son temps pour savourer son écriture subtile et sublime. Oui, il a su me conquérir. Sa prose sensible et délicate croque à merveille la société qui l'entoure, les petits travers de ses contemporains et les rapports sociaux si strictement réglementés. On lit PROUST tous les sens en éveil. Avec lui, on sent les douces fragrances des jasmins du jardin de Swann, on découvre Combray, son églises, ses ruelles, ses prés comme si on y était, on entend les conversations de salon et bien sûr, on a sur la langue le goût de la fameuse madeleine trempée dans le thé de tante Léonie. Quand au détour d'une page, on tombe sur cette anecdote cultissime, on sait que l'on touche à l'essence même de cet écrivain incomparable.
    Il faut lire PROUST! Une fois dans sa vie de lecteur, il faut se promener tranquillement avec lui, à Combray ou sur les Champs-Elysées, et tout doucement se laisser bercer par ses petites histoires sur le temps, l'amour, les gens.
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    Critique de qualité ? (16 votes positifs)
    • Livres 2.00/5
    Par ygounin, le 10 avril 2012

    ygounin
    Voilà plus de 20 ans que je voulais lire Proust. Mais le moment n'était jamais le bon : d'autres lectures plus urgentes, d'autres soucis plus pressants m'en empêchaient. J'avais bien attaqué "La Recherche" à deux reprises - une première fois pendant mon service militaire, une seconde durant notre séjour au Sénégal - mais avait capitulé après quelques pages, certain d'y être plus réceptif quelques années plus tard
    Début 2012, ma résolution était prise : cette année, je lirai La Recherche. Je m'étais même fait offrir une liseuse électronique pour respecter cet engagement, après m'être cassé les dents sur les pattes de mouche de la Pléiade.
    Hélas rien n'y a fait. Certes, je suis parvenu au terme du premier volume. Mais j'y ai mis plus de trois mois ! Et, pire que tout, je n'y ai rien compris. Même "Un amour de Swann" qu'on étudie dans les meilleurs lycées m'a semblé bien indigeste (Swann tombe amoureux d'une femme déplaisante dont le seul attrait est d'exciter sa Jalousie)
    Je ne tire nulle gloire de cette situation. Bien au contraire : je la vis comme un échec personnel. Si Proust est si universellement vénéré, ne pas l'apprécier est le signe de mon manque de goût, voire de ma bêtise ! J'avais connu pareille déconvenue avec l'Ulysse de James Joyce il y a quelques années.
    Si l'un d'entre vous à un conseil à me donner pour me faire aimer le volume II que j'entame avec des semelles de plomb, je suis preneur ! Sinon, je me remets à Pif Gadget !
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    • Livres 4.00/5
    Par annie, le 21 mars 2009

    annie
    souvenir de lecture... lire et relire...
    Actuallité littéraire...
    Titre du livre : Proust et les moyens de la connaissance
    Auteur : Direction Annick Bouillaguet
    Éditeur : Presses universitaires de Strasbourg
    Collection : Formes et Savoirs (Université Paris-Est/Marne-la-Vallée)
    Date de publication : 30/11/99
    N° ISBN : 978-2-86820-378-6
    Tout n'a-t-il pas été déjà écrit sur Proust, dont la bibliographie est dans le peloton de tête des auteurs français où elle fait une sérieuse concurrence à Balzac, à Flaubert, à Molière et à Montaigne ? le présent ouvrage, élégamment imprimé par les Presses universitaires de Strasbourg, montre bien qu'il n'en est rien. Il constitue les actes d'un colloque dont le lieu et la date sont tenus secrets (réponse : 9-11 mai 2007, université de Paris Est/Marne-la-Vallée) et dont le thème est à la fois philosophique – la notion même de connaissance telle qu'elle apparaît dans À la recherche du temps perdu – et pratique – comment Proust a concrètement acquis ses connaissances, scientifiques, artistiques ou autres, telles qu'on les retrouve dans son oeuvre. Précédés d'une introduction d'Annick Bouillaguet, responsable scientifique du volume, les vingt-deux chapitres proposent un ensemble d'une richesse et d'un intérêt considérables, ce qui ne surprend d'ailleurs pas, étant donné que les contributeurs comprennent certains des plus grands spécialistes actuels de Proust.
    Parmi les sujets abordés – certains déjà traités par les auteurs dans des ouvrages entiers – on citera, dans le désordre, Proust et Schopenhauer, Proust et le droit, Proust et ce qu'on n'appelait pas encore la sociologie – il a été marqué, comme le rappelle Anne Henry, par les théories de Gabriel Tarde –, Proust et la science historique, la philosophie de l'ameublement chez Proust, Proust visiteur des expositions de peinture (par Kazuyoshi Yoshikawa, auteur de l'indispensable index de la Correspondance), la culture théâtrale de Proust , les portraits satiriques d'érudits et de savants dans la Recherche. le personnage de Saniette, dont il est question dans cet ultime chapitre, dû à Isabelle de Vendeuvre, est astucieusement rapproché par Elyane Dezon-Jones, au chapitre précédent, du romancier X.-B.Saintine – mentionné brièvement dans Du côté de chez Swann. À propos de ce qui demeure l'épisode le plus célèbre de ce dernier roman, Luzius Keller explique ce que la madeleine trempée dans la tisane doit à la Correspondance de Wagner et à la Fée du sureau d'Andersen.
    À la lumière des différentes versions manuscrites (certaines récemment découvertes) du passage des “roses de Pennsylvanie” dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Bernard Brun montre le lien entre critique génétique et herméneutique. Anne Simon consacre une analyse des plus fines à la méconnaissance, qui confine parfois au mépris, affichée par Michel Foucault pour l'œuvre de Proust, chez qui pourtant les thèmes de la surveillance et de la punition (ou de l'autopunition), si fréquemment rencontrés, rejoignent ses préoccupations. Faut-il y voir, comme elle le suggère pertinemment, un rejet politique du Proust théoricien de l'homosexualité, dont les vues à ce propos s'opposent diamétralement aux siennes ? Non moins passionnants sont les chapitres touchant Proust et les sciences. À ceux de François Vannucci et de Mireille Naturel, qui débusquent notamment les “erreurs” occasionnelles de Proust – notamment ce fameux passage d'Albertine disparue où l'eau est présentée comme un composé d'hydrogène et d'azote, expliqué ici comme une réminiscence de Flaubert – répond celui de Françoise Leriche qui démontre que la culture scientifique de Proust provenait en grande partie de sa fréquentation des salons. Une autre démonstration lumineuse est celle de Nathalie Mauriac Dyer – laquelle, comme on sait, n'est pas seulement petite-fille de François Mauriac mais arrière-petite-nièce de Proust – sur les non moins fameuses vertèbres du front de tante Léonie. Les arguments qu'elle y développe sont si justes, si persuasifs qu'on se rallie sans peine à sa conclusion : les éditeurs de la nouvelle édition de la Pléiade ont eu tort, sur ce point, d'amender le texte de 1954. Et ce n'est pas l'un des moindres intérêts de ce volume que de nous montrer une fois de plus – par d'autres exemples de choix contestables faits par les responsables de cette édition par ailleurs admirable – à quel point ce texte “canonique” demeure un texte fluide.
    Puisqu'il faut bien trouver quelques ombres au tableau, regrettons l'absence d'index et déplorons en passant que la bibliographie en fin de volume soit d'une présentation si désordonnée – entrées regroupées par mégarde, ponctuation incohérente ou manquante, emploi irraisonné des capitales et des minuscules, lieu d'édition tantôt présent, tantôt absent, tantôt donné en français, tantôt en langue étrangère, tantôt précédant tantôt suivant, à la mode italienne, le nom de l'éditeur, etc. On relèvera quelques coquilles, comme dans tout livres, certes, mais dont certaines sont peut-être, en fait, des fautes de français , et quelques signes d'un copy-editing un peu déficient, les presses universitaires françaises ayant encore, sous ce rapport, des progrès à faire par rapport à leurs consoeurs étrangères. Mais rien qui suffise à déparer un ensemble somme toute remarquable




    source :http://www.nonfiction.fr/article-2321-connaissances_et_meconnaissances_de_proust.htm

    Lien : http://mazel-livres.blogspot.com/
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    • Livres 5.00/5
    Par Tibere, le 26 janvier 2012

    Tibere
    Proust m'a toujours semblé quelqu'un de proche pour moi. le fait d'avoir vécu une partie de mon enfance près de Cabourg explique ceci. Néanmoins, il m'a fallu longtemps avant de me décider à lire son imposant ouvrage, A la recherche du temps perdu.
    2 ans. 2 ans pour lire Du côté de chez Swann. La première partie, Combray, fut lut en moins d'un mois. J'ai adoré cette rétrospection des souvenirs d'enfance du narrateur. Son amour passionné pour sa mère, véritable ancrage, point d'appui qu'il attend désespérément avant de s'endormir… Un amour de Swann m'a refroidi. J'ai senti que je n'étais pas prêt. Il fallait bien que je connaisse une relation d'amour aussi intense que celle de Swann avant de vraiment comprendre ce ressenti… Ce qui a totalement fonctionné 2 ans plus tard…. C'est surtout la Jalousie maladive de Swann qui m'a attiré et repoussé, car au fond, je crains aussi d'être devenu comme lui… Proust nous montre véritablement le côté humain de Swann et cette sorte de folie qui est imprimé en nous. Mais surtout, il nous montre notre impossibilité de communiquer correctement. Enfin, la troisième partie fut plaisante à lire. Dévoilant l'amour d'enfance du narrateur, Gilberte Swann. Un amour non réciproque.
    Me voilà donc lancé dans cette recherche du temps perdu. J'ai bien hâte de lire la suite. Non sans quelques frissons. Proust est un radiologue. Il nous montre notre intérieur.
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Citations et extraits

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  • Par Diotime222, le 15 mai 2012

    Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.
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  • Par luocine, le 10 janvier 2011

    Mme Verdurin à qui, -tant elle avait l’habitude de prendre au propre les expressions figurées des émotions qu’elle éprouvait – le docteur Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa mâchoire qu’elle avait décrochée pour avoir trop ri.
    (.......)

    De ce poste élevé madame Verdurin participait avec entrain à la conversation des fidèles et s’égayait de leurs « fumisteries », mais depuis l’accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait sans fatigue ni risques pour elle, qu’elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux – et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité – elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût plus le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus rien voir , elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fut abandonnée, l’eut conduite à l’évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment, Mme Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité.

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  • Par luocine, le 10 janvier 2011

    Aussitôt Mme de Gallardon se précipita vers la princesse de Laumes en dérangeant tout le monde ; mais désireuse de garder un air hautain et glacial qui rappelât à tous qu’elle ne désirait pas avoir des relations avec une personne chez qui on pouvait se trouver nez à nez avec la princesse Mathilde, et au devant de qui elle n’avait pas à aller car elle n’était pas « sa contemporaine », elle voulut pourtant compenser cet air de hauteur et de réserve par quelques propos qui justifiât sa démarche et forçât la princesse à engager la conversation ; aussi une fois arrivée près de sa cousine, Mme de Gallardon, avec un visage dur, une main tendue comme une carte forcée, lui dit : « comment va ton mari ? » de la même voix soucieuse que si le prince avait été gravement malade. La princesse éclatant d’un rire qui lui était particulier et qui était destiné à la fois à montrer aux autres qu’elle se moquait de quelqu’un et aussi de paraître plus jolie en concentrant les traits de son visage autour de sa bouche animée et de son regard brillant lui répondit :
    - Mais le mieux du monde !

    (…..)

    - Tiens tu as vu ton ami Swann ?
    - Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu’il fut là, je vais tacher qu’il me voie.
    - c’est drôle qu’il aille même chez la mère Saint-Euverte, dit Mme Gallardon. Oh ! je sais qu’il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant dire intrigant, mais cela ne fait rien, un juif chez la sœur et la belle-sœur de deux archevêques !
    - J’avoue à ma honte que je n’en suis pas choquée dit la princesse de Laumes .

    (…..)

    - Oraine, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait jamais s’empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et d’éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé , de dire quelque chose de désagréable : il y a des gens qui prétendent que ce Swann, c’est quelqu’un qu’on ne peut pas recevoir chez soi, C’est vrai ?
    - - Mais … tu dois bien le savoir que c’est vrai, répondit la princesse de Laumes, puisque tu l’as invité cinquante fois et qu’il n’est jamais venu.
    Et quittant sa cousine mortifiée, elle éclata de nouveau d’un rire qui scandalisa les personnes qui écoutaient la musique

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  • Par luocine, le 10 janvier 2011

    Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle avait sonné Françoise, car, à Combray, une personne « qu’on ne connaissait point » était un être aussi peu croyable qu’un dieu de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s’était produite, dans la rue du Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions stupéfiantes, des recherches bien conduites n’eussent pas fini par réduire le personnage fabuleux aux proportions d’une « personne qu’on connaissait » soit personnellement, soit abstraitement, dans son état civil, en tant qu’ayant tel degré de parenté avec des gens de Combray. C’était le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l’abbé Perdreau qui sortait du couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui venait passer les fêtes. On avait eu en les apercevant l’émotion de croire qu’il y avait à Combray des gens qu’on ne connaissait point simplement parce qu’on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, longtemps à l’avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu qu’ils attendaient leurs « voyageurs ». Quand le soir je montais, en rentrant, raconter notre promenade à ma tante, si j’avais l’imprudence de lui dire que nous avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père ne connaissait pas : « Un homme que grand-père ne connaissait point, s’écriait-elle. Ah ! je te crois bien ! ». Néanmoins un peu émue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le cœur net, mon grand père était mandé. « Qui donc est-ce-que vous avez rencontré près du Pont-Vieux, mon oncle ? un homme que vous ne connaissiez point ? » - « Mais si, répondait mon grand-père, c’était Prosper, le frère du jardinier de Mme Bouillebœuf. » - « Ah ! Bien », disait ma tante, tranquillement et un peu rouge ; elle haussait les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait : « Aussi il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne connaissiez pont ! » Et on me recommandait d’être plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies.

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  • Par luocine, le 10 janvier 2011

    Je m’aperçus peu à peu que la douceur, la componction, les vertus de Françoise cachaient des tragédies d’arrière cuisine, comme l’histoire découvre que le règne des Rois et des Reines qui sont représentée les mains jointes dans les vitraux des églises, furent marqués d’incidents sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parenté, les humains excitaient d’autant plus sa pitié par leurs malheurs, qu’ils vivaient plus éloignés d’elle. Les torrents de larmes qu’elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se présenter la personne qui en était l’objet d’une façon un peu précise. Une de ces nuits qui suivirent l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise d’atroces coliques : maman l’entendit se plaindre, se leva et réveilla Françoise qui, insensible, déclara que tous ces cris étaient une comédie, qu’elle voulait « faire sa maîtresse » . Le médecin, qui craignait ses crises, avait mis un signet, dans un livre de médecine que nous avions, à la page où elles sont décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour trouver l’indication des premiers soins à donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure Françoise n’était pas revenue ; ma mère indignée crut qu’elle s’était recouchée et me dit d’aller voir moi-même à la bibliothèque. J’y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait la description clinique de la crise et poussait des sanglots maintenant qu’il s’agissait d’une malade-type qu’elle ne connaissait pas. A chaque symptôme douloureux, elle s’écriait : « Hé là ! Sainte Vierge, est –il possible que le bon Dieu veuille faire souffrir ainsi une pauvre malheureuse créature humaine ? Hé ! la pauvre ! »

    Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle dut revenue près du lit de la Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler ; elle ne put reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et d’attendrissement qu’elle connaissait si bien et que la lecture des journaux lui avait souvent donnée, ni aucun plaisir de la même famille ;
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