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> Antoine Compagnon (Éditeur scientifique)

ISBN : 2070381358
Éditeur : Gallimard (1989)


Note moyenne : 4.37/5 (sur 137 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
Marcel Proust est probablement le premier des grands écrivains qui ait franchi les portes de Sodome et Gomorrhe en flammes. Il songea d'ailleurs à donner le nom des deux cités bibliques à l'ensemble de son oeuvre - l'objet véritable de son étude n'est pas l'idéalisation... > voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par Charybde2, le 05 septembre 2013

    Charybde2
    Le 4ème tome, point de bascule de l'ensemble et explosion du "point aveugle" de l'homosexualité.
    Publié chez Gallimard également en deux volumes, en 1921 et 1922, le quatrième tome de "La Recherche", "Sodome et gomorrhe", est aussi le dernier à avoir été publié du vivant de Proust, et donc le dernier auquel il ait pu consacrer les relectures fiévreuses lui ayant jusqu'alors toujours permis de maintenir la cohérence globale de son incroyable enchevêtrement chronologique.
    Il s'agit sans doute du tome "central" de l'œuvre, à la fois par sa position en "ligne de crête" entre la jeunesse et la vieillesse (il n'y a guère d' "âge adulte", en réalité, dans les 2 500 pages du roman), et par l'explosion (normalement inattendue du lecteur, même si elle a été fort soigneusement préparée par l'auteur) d'un grand "point aveugle" du roman, déterminant pour la lecture et pour le destin de nombreux protagonistes, à savoir l'homosexualité masculine ("Sodome") et féminine ("Gomorrhe").
    La scène initiale du volume, sans doute l'une des plus célèbres de toute la Recherche, est très atypique, puisque terriblement « dans le vif du sujet », et sans fioritures, incluant le fameux parallèle avec le « vol du bourdon » : le narrateur est témoin oculaire – et ignoré - de l'un des secrets jusqu'alors les mieux gardés (en théorie) de Charlus, à savoir son homosexualité et sa recherche plutôt agressive de « rencontres » (même si le narrateur « âgé », depuis le bout de la Recherche d'où il écrit, avait bien entendu laissé nombre d'indices plus ou moins directs au lecteur), donnant l'occasion au narrateur d'un exposé décapant sur le statut social de l'homosexualité masculine en ce début de vingtième siècle. Fidèle néanmoins à sa manière désormais familière au lecteur de laisser le moins possible un élément de narration servir une seule cause, l'auteur poursuit l'un de ses tissages les plus chers, celui qui questionne sans relâche les apparences, et plante avec détermination certaines banderilles essentielles pour les deux tomes qui suivront.
    « Dès le début de cette scène une révolution, pour mes yeux dessillés, s'était opérée en M. de Charlus, aussi complète, aussi immédiate que s'il avait été touché par une baguette magique. Jusque-là, parce que je n'avais pas compris, je n'avais pas vu. le vice (on parle ainsi pour la commodité du langage), le vice de chacun l'accompagne à la façon de ce génie qui était invisible pour les hommes tant qu'ils ignoraient sa présence. La bonté, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne se laissent pas découvrir, et on les porte cachés. Ulysse lui-même ne reconnaissait pas d'abord Athéné. Mais les dieux sont immédiatement perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi encore l'avait été M. de Charlus à Jupien. Jusqu'ici je m'étais trouvé en face de M. de Charlus de la même façon qu'un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n'a pas remarqué la taille alourdie, s'obstine, tandis qu'elle lui répète en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », à lui demander indiscrètement : « Qu'avez-vous donc ? » Mais que quelqu'un lui dise : « Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. C'est la raison qui ouvre les yeux ; une erreur dissipée nous donne un sens de plus. »
    Cette dernière phrase, à l'échelle de l'ensemble de la Recherche, est particulièrement terrible, et contient presque tout le volume suivant, « La Prisonnière », en gestation.
    L'auteur, à la lumière de son violent et bref (24 pages) chapitre introductif, se permet ensuite, en un premier chapitre de 90 pages, une relecture de la présence de Charlus dans le monde, proposant au passage un décodage différent de l'univers Guermantes, à un moment où, de plus, l'affaire Dreyfus étend son ombre et ses clivages sur la France comme sur les salons. Dans un jeu à nouveau ironique, machiavélique, confinant déjà au tragique, voire au pathétique, qui s'emparera par la suite du baron, le narrateur nous donne à voir un tout nouveau Charlus, réitérant par exemple l'un de ses « numéros » passés, amplifiés, auprès de Marcel, sans savoir que celui-ci « sait ». Signe aussi que l'on est en train de passer la ligne de partage des eaux de la « Recherche », et que l'on glisse désormais, dans cette chronologie brouillée et parfois bien incertaine, qui, grâce au talent de l'auteur, reste de bout en bout réjouissante, la rencontre du narrateur avec un Swann malade, épuisé et prématurément vieilli, arrive comme un choc feutré, alors même que parallèlement les nouvelles « situations » d'Odette et de Gilberte sont en train de prendre leur essor (comme cela nous avait déjà été annoncé, à mots couverts, dès « Un amour de Swann »).
    Le deuxième chapitre et le troisième chapitre, et leurs 250 pages à eux seuls, comptent parmi les plus denses en "événements" de toute la Recherche : avec le deuxième séjour à Balbec, surviennent ensemble la véritable naissance de "l'amour" (les guillemets me semblent ici indispensables) du narrateur pour Albertine, le début de l'asservissement amoureux et de la glissade sociale de Charlus, l'extraordinaire "zoom" sur le salon Verdurin "deuxième époque", loin des balbutiements des débuts, encore largement grotesque, mais préparant son envol, tout en jouant, comme à l'accoutumée désormais, avec la "résolution" de points posés il y a deux voire trois volumes (les Cambremer et les Legrandin, par exemple), et en préparant attentivement les cataclysmes des deux tomes suivants.
    Surtout, la mécanique fatale au narrateur est désormais enclenchée, et semble d'ores et déjà impossible à arrêter : instruit par sa découverte de la nature de Charlus, le narrateur (dans son obsession inavouée, bien entendu) déchiffre désormais le monde à cette aune, et voit donc partout le lesbianisme rôdant autour d'Albertine, s'imaginant tour à tour des "choses" qui n'existent pas, et en ratant d'autres, presque évidentes pour le lecteur grâce à la duplicité du narrateur "âgé", qui intervient plus que jamais, pour annoncer, à la manière d'un Tirésias, les inexorables malheurs à venir.
    Dans un sursaut de lucidité ou d'intelligence prémonitoire vis-à-vis de lui-même, c'est vers la fin de ce troisième chapitre que le narrateur semble tenter de rompre avec Albertine, apportant peut-être ainsi le salut à long terme. Las, le lapidaire chapitre final de "Sodome et gomorrhe" (14 pages) voit un revirement brutal, dans un quasi-réflexe sur lequel le narrateur ironise vis-à-vis de lui-même, entre les lignes, tant apparaît reptilienne cette volonté de s'emparer "pour de bon" de quelqu'un qui semble devoir nous échapper - et l'on se doit d'ajouter, "surtout au profit d'autres femmes". Et ainsi Marcel clôt le tome en annonçant à sa mère sa ferme intention de se marier avec Albertine.
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    • Livres 5.00/5
    Par chartel, le 28 juillet 2011

    chartel
    Le thème de l'inversion est abordé dès les premières pages de ce quatrième tome de La Recherche avec un passage anthologique décrivant une scène d'approche entre le baron de Charlus et Jupien, coïncidant avec l'arrivée simultanée d'un bourdon sur une fleur.
    Si le thème est bien prosaïque, Proust n'en demeure pas moins un grand esthète et fait encore éclater tous ses talents littéraires.
    Autant masculine que féminine, l'homosexualité est partout, même là où on ne l'attend pas et n'a que faire des catégories sociales (Proust choisi ses personnages parmi tous les milieux pour bien le souligner). Bien que mieux acceptée aujourd'hui, l'inversion avant-guerre était sévèrement jugée, le procès d'Oscar Wilde en étant un bon exemple. le narrateur évoque donc tous les subterfuges employés par les homosexuels pour masquer leurs penchants qui ne suffisent pas à tromper sa grande acuité. Et il arrive parfois que l'effet donné soit complètement contraire à celui souhaité à cause d'une volonté trop marquée de cacher ses "vices".
    Le personnage le plus emblématique de ce tome est le baron de Charlus, frère du Duc de Guermantes. Il introduit (si j'ose dire) le récit avec Jupien, mais montre tous ses talents de prédateur avec le jeune violoniste Morel.
    Ne croyez pas cependant que Sodome et gomorrhe ne traite que d'inversion. La description des ridicules mondains y est encore bien présente, que ce soit à Paris chez les Guermantes ou à Balbec, lors d'un second séjour du narrateur, chez les Verdurin ou les Cambremer. Ce dernier univers de la mondanité estivale est d'ailleurs magistralement présenté à partir de la ligne de chemin de fer qui relie toutes les petites localités voisines de Balbec. On découvre ainsi les multiples personnages comme l'on voyage d'une station à une autre.
    Comme dirait la vieille Madame de Cambremer, c'est à croquer – délicieux – exquis.
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    • Livres 5.00/5
    Par Away--x, le 10 novembre 2013

    Away--x
    C'est non sans plaisir que j'ai retrouvé tous les personnages de la Recherche dans ce tome central, dans lequel Proust a glissé de nombreux traits d'humour. Nous y approfondissons la connaissances des personnalités du baron de Charlus et d'Albertine, à travers le thème de l'inversion, abordé dès le début du roman. La réception chez la princesse de Guermantes offre, une dois de plus, une délicieuse visite des salons aristocratiques. C'est également l'occasion de retrouver le "petit noyau" Verdurin : la Patronne, son mari et les "fidèles", le tout me paraissant encore plus ridicule que lorsqu'on les rencontre pour la première fois, dans Du côté de chez Swann.
    Le roman se clôt sur la décision du narrateur d'épouser Albertine, de quoi donner assurément envie de lire le suivant !
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    • Livres 5.00/5
    Par Laurane_C, le 12 décembre 2010

    Laurane_C
    Ce tome est le tome central de la Recherche. Proust a construit son oeuvre en miroir : Le temps retrouvé et Du coté de chez swann sont la vocation, et plus on s'approche du centre plus c'est le "temps perdu", c'est à dire que les romans centraux sont composés d'intrigues sentimentales et mondaines, tout ce qui éloigne le héros de sa vocation littéraire. Ainsi, Sodome et gomorrhe est le tome "le plus riche en faits psychologiques" (Proust) de la Recherche. C'est un livre drole, prenant.
    C'est aussi à partir de là que La Recherche est plus facile à lire car le décor est planté: l'amour avec Albertine, la vie mondaine, l'homosexualité...
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  • Par charlottelit, le 17 mai 2012

    charlottelit
    Sodome et gomorrhe lu par Guillaume Gallienne : on y est, sa voix nous emmène loin dans ce pays ! Proust et Gallienne réunis : le paradis ! livre audio des Editions Thélèmes.

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Citations et extraits

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  • Par Piling, le 20 mai 2009

    Mais dès que je fus arrivé à la route ce fut un éblouissement. Là où je n'avais vu avec ma grand-mère, au mois d'août, que les feuilles et comme l'emplacement des pommiers, à perte de vue ils étaient en pleine floraison, d'un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin rose qu'on eût jamais vu et que faisait briller le soleil ; l'horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers comme un arrière-plan d'estampe japonaise ; si je levais la tête pour regarder le ciel entre les fleurs, qui faisait paraître son bleu rasséréné, presque violent, elles semblaient s'écarter pour montrer la profondeur de ce paradis. Sous cet azur une brise légère mais froide faisait trembler légèrement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs, indulgentes, comme si ç'eût été un amateur d'exotisme et de couleurs qui avait artificiellement créé cette beauté vivante. Mais elle touchait aux larmes parce que, si loin qu'elle allât dans ses effets d'art raffiné, on sentait qu'elle était naturelle, que ces pommiers étaient là en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie ; ils zébrèrent tout l'horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et rose, dans le vent devenu glacial sous l'averse qui tombait : c'était une journée de printemps.
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  • Par Away--x, le 01 novembre 2013

    Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur. C'est sans doute l'existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu'elles s'échappent ou reviennent. En tout cas si elles restent en nous c'est, la plupart du temps, dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d'ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d'expulser tout ce qui leur est incompatible, d'installer, seul en nous, le moi qui les vécut. (p180)
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  • Par Piling, le 28 juin 2009

    Ce n'est pas qu'il n'eût su, bien qu'il cachât ses débuts comme plongeur, mettre la main à la pâte comme un autre. Il fallut pourtant une circonstance exceptionnelle pour qu'un jour il découpât lui-même les dindonneaux. J'étais sorti mais j'ai su qu'il l'avait fait avec une majesté sacerdotale, entouré, à distance respectueuse du dressoir, d'un cercle de garçons qui cherchaient par là moins à apprendre qu'à se faire bien voir, et avaient un air béat d'admiration. Vus d'ailleurs par le directeur (plongeant d'un geste lent dans le flanc des victimes et n'en détachant pas plus ses yeux pénétrés de sa haute fonction que s'il avait dû y lire quelque augure), ils ne le furent nullement. Le sacrificateur ne s'aperçut même pas de mon absence. Quand il l'apprit, elle le désola. "Comment, vous ne m'avez pas vu découper moi-même les dindonneaux ?" Je lui répondis que n'ayant pu voir jusqu'ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes, Sarah dans Phèdre, je connaissais la résignation et que j'ajouterai son découpage des dindonneaux à ma liste. La comparaison avec l'art dramatique (Sarah dans Phèdre) fut la seule qu'il parut comprendre, car il savait par moi que, les jours de grande représentations, Coquelin aîné avait accepté des rôles de débutant, celui même d'un personnage qui ne dit qu'un mot ou ne dit rien. "C'est égal, je suis désolé pour vous. Quand est-ce que je découperai de nouveau ? Il faudrait un événement, il faudrait une guerre." (Il fallut en effet l'armistice). Depuis ce jour-là le calendrier fut changé, on compta ainsi : "C'est le lendemain du jour où j'ai découpé les dindonneaux." "C'est juste huit jours après que le directeur a découpé lui-même les dindonneaux."Ainsi cette prosectomie donna-t-elle, comme la naissance du Christ ou l'Hégire, le point de départ d'un calendrier différent des autres, mais qui ne prit pas leur extension et n'égala pas leur durée.
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  • Par Piling, le 10 juin 2009

    Disons en un mot que Mme Verdurin, en dehors même des changements inévitables de l'âge, ne ressemblait plus à ce qu'elle était au temps où Swann et Odette écoutaient chez elle la petite phrase. Même quand on la jouait, elle n'était plus obligée à l'air exténué d'admiration qu'elle prenait autrefois, car celui-ci était devenu sa figure. Sous l'action des innombrables névralgies que la musique de Bach, de Wagner, de Vinteuil, de Debussy lui avait occasionnées, le front de Mme Verdurin avait pris des proportions énormes, comme les membres qu'un rhumatisme finit par déformer. Ses tempes, pareilles à deux belles sphères brûlantes, endolories et laiteuses, où roule immortellement l'Harmonie, rejetaient de chaque côté des mèches argentées, et proclamaient, pour le compte de la Patronne, sans que celle-ci eût besoin de parler : "Je sais ce qui m'attend ce soir." Ses traits ne prenaient plus la peine de formuler successivement des impressions esthétiques trop fortes, car ils étaient eux-mêmes comme leur expression permanente dans un visage ravagé et superbe. Cette attitude de résignation aux souffrances toujours prochaines infligées par le Beau, et du courage qu'il y avait eu à mettre une robe quand on relevait à peine de la dernière sonate, faisait que Mme Verdurin, même pour écouter la plus cruelle musique, gardait un visage dédaigneusement impassible et se cachait même pour avaler les deux cuillerées d'aspirine.
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  • Par liratouva2, le 09 mai 2013

    Je venais d’apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand-mère, telle qu’elle avait été ce premier soir d’arrivée; le visage de ma grand-mère , non pas de celle que je m’étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n’avait d’elle que le nom, mais de ma grand-mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs-Élysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante.
    Cette réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous de grands poètes épiques); et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n’était qu’à l’instant – plus d’une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments – que je venais d’apprendre qu’elle était morte.
    J’avais souvent parlé d’elle depuis ce moment-là et aussi pensé à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat, égoïste et cruel, il n’y avait jamais rien eu qui ressemblât à ma grand-mère, parce que, dans ma légèreté, mon amour du plaisir, mon accoutumance à la voir malade, je ne contenais en moi qu’à l’état virtuel le souvenir de ce qu’elle avait été.
    A n’importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n’a qu’une valeur presque fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu’il s’agisse d’ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l’imagination, et pour moi par exemple, tout autant que de l’ancien nom de Guermantes, de celles, combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand-mère. Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur.
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