[Je reprends ici une critique que j'avais faite sur le tome 1, parce qu'il m'est apparu qu'elle y avait plus sa place]
Sauf à écrire à mon tour une somme pour dire mon immense admiration pour
Proust, les intenses émotions que je lui dois, la délicate profondeur de sa pensée, je ne parviendrai pas à épuiser ici l'expression de mon sentiment.
Alors je m'en tiendrais à vous raconter -une fois n'est pas coutume- ma rencontre étonnamment proustienne avec cette œuvre. Alors adolescent, j'avais acheté en poche
Du côté de chez Swann sans vraiment en savoir autre chose qu'il s'agissait d'un "chef d'œuvre". Il resta plusieurs semaines sur les rayons de la bibliothèque de ma chambre sans que je m'y intéressasse, affairé à d'autres lectures. Une première approche avorta au bout d'une trentaine de pages. Trop lent, trop alambiqué, et pas vraiment porté sur l'action. le livre retourna sur les rayonnages. Quelques semaines plus tard, quelque peu vexé que le livre n'ait pas voulu se livrer à mon premier assaut, j'y retournai. La même lassitude me gagna, à peine plus loin qu'à ma première tentative. Cette fois-ci, je le rangeai pensant ne plus jamais le revoir.
Un dimanche pluvieux d'ennui dans le pavillon de mes parents, j'errai sans énergie ni détermination, dans une sorte de flottement. Je croisai la tranche du livre qui m'évoqua immédiatement, avec une limpidité surprenante, cet épisode de la lampe aidant le narrateur à trouver le sommeil. Cette évocation, pleine de poésie, s'accompagnait d'une sorte de nostalgie accordée au climat pluvieux. Il n'y avait pas de doute, le livre m'appelait. Et il m'avala. Je manquais de sommeil à prolonger tard ma lecture, en dépit des reproches de ma maman.
Noël approchait, et je demandai La recherche dans la Pléiade, moi qui n'avait jamais prêté trop d'importance au support. Je consacrai à La recherche un trimestre entier, au grand contentement de mon chat dans ces mois d'hiver. Mes résultats scolaires s'en ressentirent, mes parents ne comprenaient pas bien. La phrase proustienne m'avait comme ensorcelé. Sa longueur et son rythme me portaient comme les vagues d'une mer calme, m'emplissaient, me nourrissaient. Il me suffisait de la suivre dans ses entrelacs pour avancer, à la manière du brasseur appliqué que je m'efforçais d'être en tirant parti de l'ondulation-même de la nage pour rejoindre le bord.
Dans les mois qui suivirent, je n'ai pas pu ouvrir un livre sans qu'il me tombât des mains. Il me manquait cette qualité d'émotion, mais par dessus tout cette complicité avec une œuvre qui me semblait n'avoir été écrite que pour moi. de toutes les qualités de La recherche, celle-ci me semble la plus étonnante. Ce livre épouse votre subjectivité sans jamais la heurter, de sorte que lors d'une relecture de La recherche vers mes trente ans, il me semblait avoir affaire à une œuvre entièrement nouvelle et pourtant familière, comme la réminiscence d'un souvenir, en quelque sorte...