Une pièce vide, avec pour seul mobilier une couche où repose un homme immobile, les yeux grands ouverts.
Les faibles souffles de sa respiration sont la seule indication qu'il est toujours en vie.
A son chevet, sa femme veille sur lui, verse régulièrement le collyre sur ses yeux secs, vérifie le goutte-à-goutte de fortune qui l'alimente en eau sucrée et prie silencieusement pour son rétablissement.
Au dehors, résonnent les bruits des combats incessants d'une guerre civile qui dévaste le village et le pays tout entier.
Pour la femme, chaque jour succède invariablement à un autre, semblable au précédent. le temps défile uniformément au rythme des soins rudimentaires qu'elle prodigue à son mari, des grains du chapelet qu'elle fait glisser entre ses doigts, des souffles de l'homme inconscient et des appels du muezzin à la prière.
A partir de ce décor dépouillé, de cette trame minimaliste,
Atiq Rahimi construit
Syngué Sabour, un huis-clos poignant, ramassé en 150 pages d'une intensité exceptionnelle.
« Elle enfonce le tube dans la gorge de l'homme. « Tu sais, cette pierre que tu poses devant toi… devant laquelle tu te lamentes sur tous tes malheurs, toutes tes souffrances, toutes tes douleurs, toutes tes misères… à qui tu confies tout ce que tu as sur le cœur et que tu n'oses pas révéler aux autres… » Elle règle le goutte-à-goutte. « Tu lui parles, tu lui parles. Et la pierre t'écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate. Elle tombe en miettes. » Elle nettoie et humecte les yeux de l'homme. « Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines… comment appelle-t-on cette pierre ? »
(…)
«
Syngué Sabour» Elle sursaute, « voilà le nom de cette pierre :
Syngué Sabour, pierre de patience ! la pierre magique ! », s'accroupit auprès de l'homme. « Oui, toi, tu es ma
Syngué Sabour ! » Elle effleure son visage délicatement, comme si elle touchait réellement une pierre précieuse. « Je vais tout te dire, ma
Syngué Sabour, tout. Jusqu'à ce que je me délivre de mes souffrances, de mes malheurs. Jusqu'à ce que toi, tu… » le reste, elle le tait. Laisse l'homme l'imaginer. »
« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs », seule dans une maison détruite par les combats, abandonnée de tous, la femme se retrouve face à son mari gisant, une balle logée dans la nuque. Cet homme auquel elle est mariée depuis dix ans, le père de ses deux petites filles, est un combattant héroïque aux yeux des siens. Pour elle, il est resté un inconnu, un homme distant, égoïste, fier, parfois violent ; un époux qu'elle n'a vu pour la première fois qu'au bout de trois ans de mariage, à son retour de la guerre.
Pour la première fois de sa vie, la femme va se confier à son mari, déverser sur lui ses espoirs, ses frustrations, ses désirs, ses déceptions, sa rancœur, sa colère, ses regrets… et faire de lui sa pierre de patience.
« Comme c'est étrange ! Je ne me suis jamais sentie aussi proche de toi qu'en ce moment. Ça fait dix ans que nous nous sommes mariés. Dix ans ! et c'est seulement depuis trois semaines qu'enfin je partage quelque chose avec toi. » Sa main caresse les cheveux de l'homme. « Je peux te toucher… tu ne m'as jamais laissée te toucher, jamais ! »
Est-ce que son mari l'entend ? Elle l'ignore. Et elle s'en moque car seule importe cette proximité nouvelle qu'elle partage avec lui. La libération qu'elle trouve dans les mots l'encourage à aller toujours plus loin. Ses murmures étouffés vont progressivement se muer en un cri déchirant et irrépressible. Elle va enfin oser cracher à la face du monde ses secrets et ses désirs les plus intimes, faisant sauter tous les tabous, usant de termes qu'elle a jusque-là réprimés car elle sait que leur crudité est condamnée.
Tour à tour tendre et injurieuse, amoureuse et frustrée, soumise et rageuse, la femme dévoile l'ambivalence de ses sentiments envers l'homme inerte, passant de l'amour à la haine, espérant malgré tout qu'il finisse par se réveiller. Car si elle sait que la mort de son mari serait une vraie libération pour elle, elle sait aussi que sa disparition signerait sa propre mort : pour la société, sa famille et sa belle-famille, la femme n'a d'existence qu'à travers son époux. Sans le moindre droit, sa survie ne dépend que de cet homme.
Au travers de la complainte de cette femme sans nom, dans ce pays jamais nommément défini,
Atiq Rahimi donne la parole à toutes les femmes opprimées du monde, prisonnières des traditions familiales, religieuses et sociétales.
Mais s'il dénonce avec véhémence l'aliénation des femmes dans les sociétés traditionnelles patriarcales, il montre aussi comment les hommes sont eux-mêmes victimes de ces coutumes séculaires. Honneur et fierté corrompent les rapports entre les deux sexes, faisant des hommes, dès leur plus jeune âge, des inadaptés de l'amour.
« Ma tante n'a pas tort de dire que ceux qui ne savent pas faire l'amour, font la guerre. »
De toutes les figures masculines qui traversent le roman, seule celle du beau-père de la femme, vieux sage, échappe à la condamnation de l'auteur.
Syngué Sabour est un chant désespéré et bouleversant.
Trois ans après sa publication, il est étonnant que ce texte n'ait pas encore été adapté au théâtre ; son décor dépouillé, ses descriptions brèves et sèches comme des didascalies et son monologue aux envolées poétiques s'y prêteraient pourtant fort bien.
Lien : http://www.incoldblog.fr/?post/2011/10/03/A-pierre-fendre