Quand elles ont fini de criailler, féroces, en tournant au-dessus du bassin où des canards cabotent, barbotent et, saisis d’une subite inspiration, plongent ardemment la tête, les mouettes, alors qu’elles se balancent parfois longtemps à côté d’eux (mai – elles les remarquent à peine – sans songer à les imiter), vont se poser comme des galets de marbre au beau milieu de la pelouse, en plein soleil, toutes le bec orienté du côté de l’Observatoire. Sans doute pour offrir plus de surface au rayon jaune safran, où la chaleur d’un jour lumineux d’octobre se dissipe. Toujours féroce et de plus en plus rond, le seul oeil qu’on leur voit trahit une euphorie inquiète. Mais un trouble se propage aussi parmi les chaises de fer : des lainages multicolores s’agitent, recouvrent des jambes nues qui peut-être ont encore un peu bruni. Et à mesure que la longue main d’ombre avance sur la façade, vers l’horloge du palais, la lumière, avec un surcroït de profusion, s’épanche d’une source maintenant insituable. Tout autour du bassin, des urnes en redistribuent l’éclat dans de ruisselants bouquets de chrysanthèmes, chacun tel un amas de petits soleils dans leur phase d’énergie la plus intense. Pour ne pas rester ébloui, mieux vaut se tenir en haut à l’ombre derrière la balustrade. Et là guetter l’instant où l’activité du soir s’interrompt, où dans ce suspens fugitif le volume déjà cuivré des arbres se dilate. Alors, les reines de pierre pourraient descendre de leur piédestal, se libérer du poids qu’elles sont éternellement seules à porter. Mais rien ne se passe. C’est à présent la nuit qui s’échappe à flots d’une fontaine d’obscurité béante. Et devant cette inondation, on doute de pouvoir jamais occuper un lieu quelconque puisque après un moment plus ou moins long il faut le quitter. Pour un autre, puis un autre et encore un autre, tous aussi radicalement séparés que par un gouffre de millénaires. Et ainsi toujours à s’éloigner avec les paresseuses aux mollets nus, les reines, les soleils des chrysanthèmes, les mouettes à l’oeil furieux, jusqu’à ce qu’on se fourre la tête sous l’aile comme un vieux canard fataliste.
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