Montserrat de E Roblés, lu il y a près de vingt ans déjà, est une pièce de théâtre qui fut à l'origine d'une rencontre inoubliable. J'ai eu l'occasion d'étudier au collège cette fiction inspirée de la lutte ardente de Bolivar contre l'oppression espagnole. Comme ce fut le cas pour bon nombre de lectures imposées durant ma scolarité, je ne me suis pas précipitée à la librairie du coin pour me procurer cette œuvre et la dévorer compulsivement.
J moins 5 ! Nous sommes mercredi et je dois rendre un devoir sur ce livre le lundi suivant. Je me fais violence, non sans avoir bougonné un bon moment au préalable, et contacte une à une les librairies de la ville. Panique à bord :
Montserrat est introuvable ! Il ne me reste plus qu'une seule librairie à contacter sur les pages de l'annuaire, que mes mains fébriles survolent, à savoir la librairie de Monsieur A. J'appelle. Une voix salvatrice me confirme que
Montserrat m'attend.
Enfant, Monsieur A m'impressionnait déjà : grand, la cinquantaine bien sonnée, des cheveux indisciplinés poivre et sel, un regard sombre mangé par des sourcils broussailleux, un visage aux traits irréguliers. Monsieur A nourrissait, sans le savoir, bon nombre des mes terreurs enfantines. Qu'importe, je dois aller là-bas.
D'un pas décidé, je me dirige vers la librairie. J'arrive sur le seuil. La poignée métallique de la porte est froide et son contact me fait frissonner. Un carillon retentit et j'entends Monsieur A prononcer un « j'arrive !» que je trouve, sur le moment, peu engageant. Un chat blanc potelé passe nonchalamment devant moi. Un autre s'installe dans la vitrine, se cale confortablement contre un livre et s'endort. L'attente me permet de découvrir l'endroit. D'hostiles néons éclairent violemment la pièce et donnent à des étagères d'un bleu éteint des airs fantasmagoriques. Une odeur lointaine, un peu âcre, mélange de papier journal vieilli, de renfermé et d'urine de chat, me saisit. le fumet d'un plat longuement mijoté vient compléter cette palette de senteurs hétéroclites. Monsieur A surgit d'une porte dérobée.
«Bonjour, excusez-moi de vous avoir fait attendre ! Monserrat c'est pour vous ? »
« Bonjour, oui c'est pour moi. » dis-je penaude et rougissante jusqu'aux oreilles.
Monsieur A me tend le livre et m'annonce le prix. Je souhaite partir rapidement. Au moment de le payer, je m'aperçois avec effroi qu'il me manque cinquante centimes. Je sens des sueurs froides m'envahir et mon cœur cogner dans ma poitrine. Monsieur A me regarde d'un œil amusé compter et recompter les pièces.
Je parviens à articuler enfin d'une voix chevrotante : « Vous pouvez me le garder ? Je reviens. »
Monsieur A me sourit et me répond : « C'est bon. » Il prend les pièces sur le comptoir et les fait disparaître dans le tiroir caisse. Après l'avoir remercié chaleureusement, je me dirige vers la sortie quand un livre sur une étagère attire mon regard. Monsieur A se glisse silencieusement près de moi. Je n'ai rien entendu tout absorbée que je suis par la lecture d'une quatrième de couverture. Monsieur A me dit alors : « Tu aimes lire ? ». Je lui réponds avec l'impatience d'une future mariée sur l'autel un « oui » franc et appuyé. Ce passage au tutoiement scella un respect mutuel. Nous nous étions reconnus lecteurs et cela suffit à nous rapprocher.
Je me rendis par la suite régulièrement dans la librairie de Monsieur A. Je conserve encore en mémoire la présence insolite et silencieuse de ces chats que Monsieur A aimait démesurément.
Puis un triste jour, Monsieur A est mort et sa librairie avec lui. L'endroit devint une agence immobilière impersonnelle. Peu de gens doivent se souvenir aujourd'hui de ce vieux garçon, doué pour le billard, amoureux des livres et des chats et libraire attachant.
Si j'ai partagé ce souvenir avec vous, c'est dans le but de faire revivre Monsieur A durant au moins quelques lignes.
Je suis certaine que vous avez près de vous des Monsieur A et de ces petites librairies insolites. Alors même s'il est aisé de commander un ouvrage d'un simple clic, rendez-vous de temps à autres, dans ces lieux atypiques et habités et profitez des conseils personnalisés d'un libraire ou d'un simple sourire. Aucune machine, si puissante et sophistiquée soit elle, ne pourra vous apporter cela.