Avec son dernier roman traduit en français,
Philip Roth fait preuve, une nouvelle fois, d'une singulière virtuosité. «
Exit le Fantôme » est à la fois mélancolique et moqueur, ancré dans le réel le plus brutal et méditatif. L'histoire pourtant qu'il nous sert est d'une invraisemblable banalité. Quelques peccadilles et quelques jours passés à New York. Nathan Zukerman – le vieil homme, double en papier de l'auteur – lutte avec les séquelles de son cancer de la prostate. Il a en effet accepté une intervention chirurgicale. Voila qu'il se remet à espérer, voila que ressurgit le désir… Mais la libido de ce vieux et irrémédiablement impuissant séducteur est ce que cela nous intéresse ?
Philip Roth heureusement joue en maître avec le récit, il est comme toujours époustouflant d'intelligence. Certes, Zuckerman décide de faire un échange d'appartement et tombe bien amoureux de Jamie la jeune et riche apprentie écrivain. Trois coups de patte de l'auteur suffisent cependant à réintroduire de la complexité dans le texte : Zuckerman croise Amy Belette ancienne et mourante compagne de l'écrivain E.I. Lonoff qu'il admirait ; le jeune et agressif Richard Kliman écrit la biographie scandaleuse de cet écrivain ; le très médiocre fils Bush est inexplicablement réélu pour la deuxième fois … le tour est joué !
Philip Roth est universel lorsqu'il traite de la finitude de l'Etre humain et du renoncement qui l'accompagne. Il nous touche lorsqu'il dit la douleur de vivre vieux, les dernières velléités du corps et l'inquiétude de la mémoire qui flanche. le séjour à New York de Zuckerman, après onze ans de solitude, va ouvrir de vieilles plaies, en révéler de nouvelles.
Zuckerman va être confronté à la violence du monde qu'il a fuit il y a plus d'une décennie. Il croise d'anciennes connaissances et voila qu'instantanément il se retrouve plongé dans le champ des luttes littéraires. Il n'admet pas la marchandisation de l'art d'aujourd'hui qui s'attache aux sordides secrets plutôt qu'aux mystères profonds de la création. L'écriture peut être un sport de combat mais la bagarre avec Richard Kliman qui viole l'intimité de Lonoff est décidément épuisante et sans plaisir. Autre violence, le vieil écrivain est plongé dans un monde qui a changé et qu'il réprouve. Il observe avec beaucoup de justesse ce peuple qui réélit un idiot. Il s'agace de ces fous pendus à leur kit main libre dans les rues et qui parlent tout seul. L'auteur peint décidément le monde d'aujourd'hui avec beaucoup de sagacité.
Philip Roth est aussi un virtuose de la construction et sans cesse il nous surprend. Un exemple. Un banal rendez-vous manqué au restaurant avec Amy Belette et c'est le doute. le narrateur n'est plus sûr de lui et nous synchroniquement ne sommes plus sûrs du narrateur. Nous partageons de façon saisissante son incertitude. Est-ce que Zuckerman est amnésique ?
Enfin,
Philip Roth est préoccupé de littérature et cela donne quelles très belles pages. Zuckerman écrit, à la suite de ses rencontres avec Jamie, des dialogues fantasmatiques, confidentiels et amoureux. C'est une merveilleuse trouvaille littéraire qui permet au lecteur de s'interroger sur la fiction, le ressort autobiographique et le mensonge. Amy a écrit un article et c'est une réflexion de
Philip Roth sur la critique . Zuckerman relit ses classiques et c'est, cette fois, des pensées sur la lecture.
«
Exit le Fantôme » est un livre bilan que seuls permettent la plume incisive et le trait vif d'un grand écrivain, une grande œuvre accomplie.