Jean-Jacques Rousseau n'avait pas fini de rédiger les Rêveries lorsqu'il mourut en 1778. La première publication est de 1782. Cette œuvre posthume et inachevée compte dix chapitres nommés Promenades (auxquelles je me réfèrerai par leur numéro dans ces notes).
Le titre est parfait.
Ce qui saute aux yeux d'abord, dans le texte, c'est la parano. Justifications interminables, jérémiades exagérées. Rousseau est «livré tout entier au plus horrible sort qu'ait éprouvé sur la terre aucun mortel» (III), il subit le «plus triste sort qu'ait jamais connu un mortel» (VII). Rien que ça.
J'aime le passage très concret où il raconte son accident. Un chien danois courant à toute vitesse lui fonce dans les jambes alors qu'il se promène dans la rue, et le fait tomber (II).
Bon moment de rigolade, quand il fait son numéro d'ours. A une admiratrice qui le gonfle, il envoie ce billet : «Rousseau ne recevant chez lui aucun auteur remercie madame d'Ormoy de ses bontés et la prie de ne plus l'honorer de ses visites.» (II).
Dans ses propos sur la vieillesse, de la résignation : «Est-il temps au moment qu'il faut mourir, d'apprendre comment on aurait dû vivre? ... Que sert d'apprendre à mieux conduire son char quand on est au bout de la carrière?» (III). Je préfère le devoir bouddhiste de perfectionnement perpétuel mais qu'en dirai-je à cet âge ? Il y revient plus loin : «Je ne cherche point à m'instruire : il est trop tard.» La résignation est au cœur d'une série de vertus qu'il énumère : «la patience, la douceur, la résignation, l'intégrité, la justice impartiale» (III).
«Tout est dans un flux continuel sur la terre» (V) est repris plus loin : «Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d'y prendre une forme constante. Tout change autour de nous. Nous changeons nous-mêmes...» (IX). Vérité profonde, quoiqu'un peu banale. On pourrait faire une anthologie des phrases disant la même chose, depuis les présocratiques.
J'aime bien «le poids de l'obligation me fait un fardeau des plus douces jouissances» (VI).
La phrase centrale du livre est sans doute : «La rêverie me délasse et m'amuse, la réflexion me fatigue et m'attriste» (VII). Charmant parti pris, mais en contradiction totale avec ses longues périodes de ratiocinations (passim). Il faudrait compter les «rêver», «rêverie», on l'a sans doute déjà fait.
Les mots du bonheur : «ravissement» (V), «extase» (V, V, VII, VII, VII, VII), «ivresse» (VII). Mon préféré, c'est «aise» : «rêver à mon aise» (V, V), «rêver plus à mon aise» (VII), «j'étais transporté d'aise» (IX), «me sentir ravi d'aise» (IX).
Ce qu'il aime contempler, ce n'est pas exactement la nature mais la végétation, surtout les fleurs et les herbes, un peu moins les arbres. le reste ne l'intéresse guère mais il essaie de rationaliser ce qui n'est qu'une question de goût, et je trouve ses arguments spécieux : les étoiles sont trop loin (VII), les animaux sont dégoûtants à disséquer (VII) (comme si c'était une obligation). le pire c'est pour les pierres : «Le règne minéral n'a rien en soi d'aimable et d'attrayant» (VII). Là, Jean-Jacques, tu pousses. D'accord, t'avais pas lu Caillois, mais quand même, c'est pas bien malin, ça.
En résumé, Rousseau est un peu agaçant mais je l'aime bien, quand même. (I 1999)