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Une petite voix murmure en permanence au plus profond de nous, mais elle est si discrète que nous ne l'entendons pas. La télévision est trop forte, la fatigue trop lourde, la solitude stupéfiante ? Ce chuchotement discret couvert par le bruit du monde s'échappe parfois comme d'une soupape de vapeur et sa musique soudaine emplit notre esprit. Il faut la douleur, la peine, la peur, le manque, la faim, l'amour pour l'entendre siffler et le héros, Juan Pablo Castel, au hasard d'une rencontre, en voit filtrer la vapeur narcotique. Il est foudroyé par l'amour et le gaz placide de son être devient le chant enflammé de son âme. Il croyait se connaitre et il devient sa propre drogue, sa vie silencieuse (contemplative - n'est-il pas peintre ?) devient bruyante et incontrôlable. Et la voix, sa voix, par le talent de Sabato, se confond avec notre propre voix intérieure. le lecteur se trouve à ce point rongé par l'état amoureux du héros qu'il en ressent presque physiquement son enfermement, sa captation par
Le tunnel hypnotique de la passion.
C'est là le tour de force de ce roman magnifique, d'entendre le héros se parler à lui-même comme nous nous parlons au plus profond de nos secrets. La force du livre est de nous voir immergés dans ce dramatique amour avec la force et la gravité de notre concorde d'amant, nous sentons que tout peut toujours s'arrêter tout près du bonheur, mais que de notre seule faiblesse nait cette complicité de pousse au crime qui va acculer le héros au pire, au fond de cette glissade interminable entre deux parois de verre, vers l'abîme du désespoir et de la honte.
Il y a dans ce livre l'intensité d'une tragédie Wagnérienne, une lente montée en puissance des cordes vers le hurlement solitaire de la violence au cœur de l'amour le plus absolu. Sabato écrit une partition sur l'amour avec l'acuité de celui qui sait. Des êtres se croisent et s'aiment mais ne se retrouvent jamais, il ne reste que ces voix entêtantes, celle du héros et la nôtre, qui se confondent comme deux ondes sœurs et qui nous laissent éblouis et meurtris.
Voilà un livre limpide, accessible, mais dont la force vous prend par quelque magie du texte et vous laisse pantois de désespoir et de plaisir mêlés. Sa rapide lecture vous laisse penser que vous avez gravi l'Everest des livres le temps d'un escalier, comme si vous aviez traversé des dimensions ignorées de votre univers habituel. Un très Grand petit livre, typique de la tradition littéraire sud-américaine, où le fantastique a l'odeur familière du quotidien.
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