Après avoir lu
La Bâtarde d'Istanbul et
Bonbon palace, j'ai abordé avec un certain plaisir le troisième roman d'
Elif Safak. Dans
Lait noir, l'auteure évoque avec humour et talent les difficultés rencontrées en tant que femme. le temps d'un livre, elle nous ouvre les portes de son monde intérieure et nous invite à écouter ses voies qui hantent son existence et compliquent sa vie. C'est Miss Cynique Intello, miss Ego Ambition, miss Intelligence pratique, Dame Derviche, Maman Gâteau ou encore Miss Satin Volupté qui, réfugiées dans sa tête, s'expriment et tentent de s'imposer, luttant les unes contre les autres. Chacune de ces créatures mentales représente, personnalise un trait de caractère qu'il n'est pas la peine de préciser puisque le lien semble évident. Ces petites créatures - qui n'hésitent pas à intervenir auprès d'
Elif Safak pour lui dicter un comportement - se heurtent quelque fois, entrent en collusion pour écarter de vue une concurrente et se mènent la guerre pour conduire l'auteure vers ce qu'elles estiment être la voie du bonheur. Dame Derviche qui marque la présence de la spiritualité chez
Elif Safak est ainsi toujours malmenée par les autres Miss. Quant à Maman Gâteau, elle n'apparaît aux yeux de l'auteur que très tardivement puisque c'est au delà la trentaine, je crois, qu'
Elif Safak devient mère. L'auteure aborde d'ailleurs les conséquences de son accouchement sur sa vie de femme et d'auteure puisqu'elle connait, en effet, une sérieuse dépression qu'on appelle généralement le “baby blues” et qui la prive de sa plume et de son inspiration.
Par le biais de ces personnages,
Elif Safak, féministe, décrypte avec intelligence les difficultés que peuvent être amenées à rencontrer les femmes au cours de leur existence. Comment parvenir à concilier des aspirations qui parfois entrent en contradiction ou qui tout simplement ne peuvent être accueillis sous le même toit ? Comment être tout à la fois la femme intelligente, ambitieuse qui assure avec efficacité sa carrière professionnelle; la femme sexy, attirante qui continue à satisfaire son partenaire et la mère de foyer attentive et toujours au soin de ses enfants? Comment assurer ces rôles et incarner l'image de la femme idéale et parfaite telle que définit dans la société? Comment, en tant que féministe, se situer dans une société aux structures étouffantes et opprimantes?
Nombreuses sont, je pense, les femmes qui sont hantées par ces quelques petites créatures mentales. C'est d'ailleurs mon cas puisque je suis, moi aussi, habitées par ces personnages qui, cachées dans un coin de ma tête, trouvent un espace d'expression. Ces voies intérieures, qui ressemblent beaucoup à celles de l'auteure turque, se déploient davantage avec l'âge et les expériences personnelles et sont quelques peu épuisantes puisque je ne parviens pas, moi qui suis toujours à la recherche de la cohérence, à vivre avec et dans le désordre. Mon combat féministe se heurte généralement aux représentations sociales qui m'ont été inculquées par le jeu de l'éducation. Et, il me faut l'avouer je n'arrive pas - ou en tout cas pas encore - à les concilier. Ma quête de liberté et d'indépendance explique mon rejet des normes éditées par la société ou la communauté à laquelle je suis censée appartenir. Je conteste les rôles sociaux qui nous sont imposés puisqu'ils sont sources, pour moi, d'emprisonnement … tout comme je refuse les normes sexuelles en vigueur. Mais ces revendications - que j'assume sur le plan politique - sont mises à mal par les sentiments amoureux qui conduisent à une certaine forme de soumission. La soumission est volontaire et c'est bien ce que mon côté féministe engagée ne peut accepter. J'ai beaucoup lutté contre moi-même pour atteindre la cohérence tant désirée. Mais de cette lutte il n'en est rien sorti si ce n'est un épuisement aggravé et une incompréhension. Car, parfois, la lutte interne jaillit et touche les proches qui, dans l'incompréhension, finissent par s'éloigner. Ces voies internes enrichissent certainement le monde intérieur mais elles compliquent l'existence en ce qu'elles peuvent s'exprimer sur des détails de la vie. le débat interne n'étant jamais résout, la lassitude et la fatigue peuvent finir par l'emporter et faire un certain nombres de dégâts.
Elif Safak s'en sort néanmoins plutôt bien puisqu'elle finit par assumer tout ces personnages qui peuvent désormais cohabiter dans une tête pleine de richesses.
Lien : http://pelgedar.blogspot.com/2011/08/lait-noir-elif-safak.html