Ainsi rêvant, le soir descend sans que je m'en aperçoive, et, assise sur mon petit banc d'ancienne, je lève soudain la tête, troublée par la phosphorescence de certaines étoiles. Des nuages vont et viennent, une clarté s'élève et puis disparaît, et je me sens impuissante, déplacée, sans aucune raison d'être parmi ces arbres, ce vent, ces nuages. Quelque part, depuis le fond de la nuit, s'élèvent les notes discordantes, toujours les mêmes, d'une flûte, et qui bientôt s'éloignent, s'apaisent. Alors je songe non pas à la mort, mais aux vivants en allés, et j'entends le timbre de leurs voix, et il me semble discerner les nuances diverses de leurs vies, les teintes qu'elles ont eues, jaunes, bleues, roses ou noires, couleurs passées, mêlées, lointaines, et je cherche moi aussi le fil de ma vie. J'entends les paroles, les éclats de rire de man Cia là-bas au milieu de ses bois, et je pense à ce qu'il en est de l'injustice sur la terre, et de nous autres en train de souffrir, de mourir silencieusement de l'esclavage après qu'il soit fini, oublié. J'essaye, j'essaye toutes les nuits, et je n'arrive pas à comprendre comment tout cela a pu commencer, comment cela a pu continuer, comment cela peut durer encore, dans notre âme tourmentée, indécise, en lambeaux et qui sera notre dernière prison. Parfois mon coeur se fêle et je me demande si nous sommes des hommes, parce que, si nous étions des hommes, on ne nous aurait pas traités ainsi, peut-être. Alors je me lève, j'allume ma lanterne de clair de lune et je regarde à travers les ténèbres du passé, le marché, le marché où ils se tiennent, et je soulève la lanterne pour chercher le visage de mon ancêtre, et tous les visages sont les mêmes et ils sont tous miens, et je continue à chercher et je tourne autour d'eux jusqu'à ce qu'ils soient tous achetés, saignants, écartelés, seuls. Je promène ma lanterne dans chaque coin d'ombre, je fais le tour de ce singulier marché, et je vois que nous avons reçu comme don du ciel d'avoir eu la tête plongée, maintenue dans l'eau trouble du mépris, de la cruauté, de la mesquinerie et de la délation.
Mais je vois aussi, je vois que nous ne nous y sommes pas noyés...nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître...et nous avons appelé "Résolu" le plus bel arbre de nos forêts, le plus solide, le plus recherché et celui qu'on abat le plus...
Ainsi vont mes pensées, mes rêveries d'ancienne, tandis que la nuit s'écoule doucement sur mes chimères, et puis reflue avec le premier chant d'un coq. Alors je me remue sur mon petit banc, je secoue les perles de rosée, je vais au petit tonneau qui donne sous la gouttière et les mains réunies en creux, je remue un peu d'eau dans ma bouche, pour laver toutes les songeries de la nuit...
La nuit est vraiment, vraiment surprenante... Vous avez tiré votre barque sur la grève, l'avez enlisée en plein sable et si tombe un rayon de soleil, vous ressentez de la chaleur, et si l'on pique ce vieux bout de bois sec, du sang perle, encore...
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