Je regardais François L., je pensais que je ne verrais pas apparaître son âme, son vrai visage. C'était déjà trop tard.
Je commençais à comprendre que la mort des camps, la mort des déportés, est singulière. Elle n'est pas, comme toute autre mort, comme toutes les morts violentes ou naturelles, le signe désolant ou consolant d'une finitude inéluctable; elle ne vient pas, dans le cours de la vie, dans le mouvement de celle-ci, clore une vie. D'une certaine manière, dans toutes les autres morts, cette fin pouvait faire surgir l'apparence du repos, de la sérénité sur le visage du trépassé.
La mort des déportés n'ouvre pas la possibilité de voir affleurer l'âme, sourdre le vrai visage sous le masque social de la vie qu'on s'est faite et qui vous a défait. Elle n'est plus la réponse de l'espère humaine au problème du destin individuel: réponse angoissante, ou révoltante, pour chacun d'entre les hommes, mais compréhensible pour la communauté des hommes dans leur ensemble, dans leur appartenance à l'espèce, précisément. Parce que la conscience de sa finitude est inhérente à l'espèce, dans la mesure où elle est humaine, où elle se distingue par là de toute espèce animale. Parce que la conscience de cette finitude la constitue en tant qu'espèce humaine. Imagine-t-on, en effet, l'horreur d'une humanité privée de son essentielle finitude, vouée à l'angoisse prétentieuse de l'immortalité?
La mort des déportés -celle de François, à l'instant, sous mes yeux, à portée de ma main- vient au contraire ouvrir un questionnement infini. Même quand elle prend quasiment la forme d'une mort naturelle, par épuisement des énergies vitales, elle est scandaleusement singulière : elle met radicalement en question tout savoir et toute sagesse à son sujet.
Il suffit de regarder, aujourd'hui encore, tant d'années plus tard, un demi-siècle plus tard, les photographies qui en témoignent, pour constater à quel point l'interrogation absolue, frénétique, de cette mort, est restée sans réponse.
Je regardais le visage de François, sur lequel on ne verrait pas apparaître l'âme, une heure après sa mort. Ni une heure, ni jamais. L'âme c'est-à-dire la curiosité, le goût des risques de la vie, la générosité de l'être-avec, de l'être-pour, la capacité d'être autre, en somme, d'être en avant de soi par le désir et le projet, mais aussi de perdurer dans la mémoire, dans l'enracinement, l'appartenance; l'âme, en un mot, sans doute facile, par trop commode, mais clair cependant, l'âme avait depuis longtemps quitté le corps de François, déserté son visage, vidé son regard en s'absentant.
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