[Ce billet sur
Hamlet fait partie d'une analyse plus large du roman "le temps disloqué" de
Philip K Dick]
à retrouver dans
http://sfetal.blogspot.com/2011/03/le-temps-desarticule-philip-k-dick-et.html
The time is out of joint. O cursed spite
That ever I was born to set it right!
Hamlet, Acte I, scène V,
Shakespeare (1603)
- L'époque, déclara Ragle, est désarticulée.
Le Temps désarticulé, Philip K. Dick (The
Time Out of Joint, 1959), p 74
La SF a cela de passionnante qu'elle s'inspire explicitement de tous les champs de la connaissance: sciences dures et technologie, bien entendu, mais aussi sciences sociales, Histoire et, en ce qui nous concerne ici, les œuvres classiques. C'est bien la raison d'être de ce blog.
Alors, autant le dire tout de suite, je n'avais pas, et n'aurais sans doute jamais lu
Hamlet si je n'y avais pas été incité par la curiosité de comprendre le pourquoi de cette citation explicite dans un roman de Philip K. Dick. Je l'ai donc lu pour les besoins de cet article et autant dire que la lecture est ardue, principalement à cause de la langue (très difficile en anglais, mais plus fluide et plus musical; finalement pas beaucoup plus facile en français). Je l'ai vu il y a une bonne dizaine d'années (Kenneth Branagh (1996) et même
Franco Zeffirelli (1990) avec Mel Gibson [Attention, cette version n'est pas en araméen et ne contient aucune injure à caractère sexiste ou antisémite]). Quant aux critiques et autres analyses, j'ai dû me contenter d'une ou deux pistes glanées au gré de nombreux clics. Je n'ai donc pas trouvé beaucoup de matériel pour étayer cette introduction d'esquisse de rapprochement (de loin); qu'à cela ne tienne, cela m'aura laissé la liberté de lancer quelques réflexions armé de mes seuls neurones. Et puis, eh,
Hamlet (si ce n'est
Shakespeare) souffrira bien d'une nouvelle interprétation, fut-elle mineure, scolaire et maladroite.
Words, words, words: des mots, toujours des mots
(Dalida et Alain Delon, 1973)
(
Hamlet, Acte II, scène 2,
Shakespeare )
Imaginez. Imaginez une quatrième de couverture vantant une ambiance de meurtres, de lutte pour le pouvoir et d'amour contrarié, de spectre réclamant vengeance depuis l'au-delà à un fils préférant la folie à la réalité, le tout se terminant dans un duel à l'épée. Déplacez l'action du Danemark à la Fédération Intergalactique ou donnez les moyens à ce fils de sombrer définitivement dans une réalité alternative dont il cherchera à s'échapper, finissez le tout par un duel aux sabres laser ou aux lames bien tranchantes devant lentement pénétrer les limites d'un bouclier atomique personnel.
Autrement dit, face à l'assassinat de son père, à la révélation par le fantôme de celui-là même, de la culpabilité de son oncle (qui a depuis épousé sa mère), devant son amour contrarié pour Ophélie (vous suivez?),
Hamlet décide (vraiment ?, là (aussi) est la question) de sombrer dans la folie (avouez, on le serez à moins).
Alors bien entendu, le titre en premier lieu. Il est tiré de la toute fin de l'acte I, dans la scène 5, lorsque le fantôme du père d'
Hamlet lui révèle le forfait de son oncle. Ce sont même même les derniers mots (juste avant Nay, come, let's go together. qu'on pourrait traduire, mais sans doute un peu rapidement, par ok mes cailles, on se déboulonne) :
The time is out of joint. O cursed spite
That ever I was born to set it right!
Hamlet, Acte I, scène 5,
Shakespeare (1603)
Notre époque est détraquée. Maudite fatalité, que je sois jamais né pour la remettre en ordre !
Hamlet, Acte I, scène 5
[voir le site inlibroveritas pour l'ensemble des traductions]
Cette déclaration sonne comme un jugement définitif sur une époque de folie mais préfigure aussi la folie d'
Hamlet. Or, c'est bien là l'une des questions soulevées par ce drame: cette folie est-elle ou non simulée ? Quoiqu'il en soit, il semble effectivement fuir une réalité qui lui est trop pesante et tient des propos incohérents dés lors qu'on l'interroge.
Polonius. [aside] [...] What do you read, my lord?
Hamlet. Words, words, words.
Polonius. What is the matter, my lord?
Hamlet. Between who?
Polonius. I mean, the matter that you read, my lord.
Hamlet. Slanders, sir; for the satirical rogue says here that old men have grey beards; that their faces are wrinkled; their eyes purging thick amber and plum-tree gum; and that they have a plentiful lack of wit, together with most weak hams. All which, sir, though I most powerfully and potently believe, yet I hold it not honesty to have it thus set down; for you yourself, sir, should be old as I am if, like a crab, you could go backward.
Polonius. [aside] Though this be madness, yet there is a method in't.- [...]
POLONIUS. - [...] Que lisez-vous là, monseigneur ?.
Hamlet. - Des mots, des mots, des mots !
POLONIUS. - de quoi est-il question, monseigneur ?.
Hamlet. - Entre qui ?.
POLONIUS. - Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur !
Hamlet. - de calomnies, monsieur ! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée, que leurs yeux jettent un ambre épais comme la gomme du prunier, qu'ils ont une abondante disette d'esprit, ainsi que des jarrets très faibles.
Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d'imprimer ainsi : car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons.
POLONIUS, à part. - Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite
Hamlet, Acte II, scène 2
On retrouve évidemment, dans ce discours aux apparences d'incohérence (mais pas que, ainsi que semble le comprendre Polonius), les réflexions de Dick sur les mots dans le temps disloqué.
Suis-je ou ne suis-je pas ?
D'autant que la folie d'
Hamlet questionne aussi le réel. Est-il déjà fou dès le début de la pièce, désespéré par la mort de son père et le remariage de sa mère, au point de concrétiser ses désirs dans la personne du fantôme? Vit-on le rêve, le fantasme d'
Hamlet qui voudrait venger la mort de son père, vivre son amour pour Ophélie mais se trouve empêtré dans sa propre inaction ? Ou bien encore,
Hamlet n'est-il finalement que ce qu'il paraît être, le personnage d'une pièce dramatique ?
J'ai trouvé les traces de cette hypothèse dans l'analyse suivante:
At the same time,
Hamlet seems somewhat aware that he is, in fact, playing a role on stage. He notices his own costume and makeup (“'Tis not alone my inky cloak, good mother [...]” (I.ii.77 ff.)); he refers to specific areas in the theater (as when he notes that the ghost is “in the cellarage” (I.v.150)); in short, he seems at once to be the most typical of types, and to be an audience to his own typecasting – and furthermore, he seems to be distressed about being so typecast, and anxious to prove that there is something genuine behind his theatrical veneer. In general, critics have long noticed that
Hamlet is a play about plays, most specifically a revenge tragedy about revenge tragedy, and the pretzel-like self-referentiality of the protagonist is the main reason why.
[http://www.gradesaver.com/
Hamlet/study-guide/section1/]
Dont je vais tenter une traduction:
Dans le même temps,
Hamlet semble par certains aspects conscient d'être, en fait, en train de jouer un rôle sur scène. Il remarque son propre costume et son maquillage: "Ce n'est pas seulement ce manteau noir comme l'encre, bonne mère, ni ce costume obligé d'un deuil solennel, [...]" (I.ii.77 ff.)); il fait référence à des lieux particuliers du théâtre (quand il note que le fantôme est "à la cave"[1] (I.v.150)); pour faire court, il semble d'un coté être le plus caricatural des archétypes [?], et de l'autre être le public de sa propre performance [?] - et de plus, il semble bouleversé d'être aussi [cantonné dans propre rôle?] et inquiet de prouver qu'il y a quelque chose d'authentique derrière cette apparence théâtrale. Plus généralement, les critiques ont depuis longtemps [souvent ?] remarqué qu'
Hamlet est une pièce sur les pièces, et plus spécifiquement une tragédie sur la revanche parlant de la tragédie sur la revanche et l'[auto-référencialité] retournée sur elle-même [image du Bretzel] des protagonistes en est la raison principale.
[1] the cellarage fait aussi référence à une zone située sous la scène dans un théâtre
Comme si
Hamlet, tout comme Ragle, avait l'intuition d'apercevoir une réalité qui lui est dissimulée derrière les rideaux de celle où il est condamné à évoluer. A moins justement de ne vouloir s'en échapper par la folie.
L'analyse telle que je l'ai trouvée s'arrête ici mais elle m'a ouvert les yeux sur une interprétation possible au très énigmatique (pour moi, tout du moins, jusque là) "To be or not to be":
Hamlet To be, or not to be- that is the question:
Whether 'tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune
Or to take arms against a sea of troubles,
And by opposing end them. To die- to sleep-
No more; and by a sleep to say we end
The heartache, and the thousand natural shocks
That flesh is heir to. 'Tis a consummation
Devoutly to be wish'd. To die- to sleep.
To sleep- perchance to dream: ay, there's the rub!
For in that sleep of death what dreams may come
When we have shuffled off this mortal coil,
Must give us pause. There's the respect
That makes calamity of so long life.
For who would bear the whips and scorns of time,
Th' oppressor's wrong, the proud man's contumely,
The pangs of despis'd love, the law's delay,
The insolence of office, and the spurns
That patient merit of th' unworthy takes,
When he himself might his quietus make
With a bare bodkin? Who would these fardels bear,
To grunt and sweat under a weary life,
But that the dread of something after death-
The undiscover'd country, from whose bourn
No traveller returns- puzzles the will,
And makes us rather bear those ills we have
Than fly to others that we know not of?
Thus conscience does make cowards of us all,
And thus the native hue of resolution
Is sicklied o'er with the pale cast of thought,
And enterprises of great pith and moment
With this regard their currents turn awry
And lose the name of action.- Soft you now!
The fair Ophelia!- Nymph, in thy orisons
Be all my sins rememb'red.
Hamlet, Acte III, scène 1
Soit, en VF:
Hamlet. - Etre, ou ne pas être, c'est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et à l'arrêter par une révolte ? Mourir... dormir, rien de plus ;... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du coeur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c'est là un dénouement qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie ?
Voilà qui doit nous arrêter. C'est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d'une si longue existence. Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations, et les dédains du monde, l'injure de l'oppresseur, l'humiliation de la pauvreté, les angoisses de l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d'hommes indignes, s'il pouvait en être quitte avec un simple poinçon ? Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ?. Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée ; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d'action... Doucement, maintenant ! Voici la belle Ophélia... Nymphe, dans tes oraisons souviens-toi de tous mes péchés.
Hamlet, Acte III, scène 1
Hamlet s'interroge: vaut-il mieux vivre que mourir ? Vivre, c'est vivre, selon lui, dans la douleur: il martèle assez bien ce point d'une longue liste à la pervers. Mais la mort n'est pas peut être pas la fin de tout. Toute la question est là, contenue dans une seule phrase au milieu de ce long monologue : la mort, c'est avant tout l'inconnu.
For in that sleep of death what dreams may come
When we have shuffled off this mortal coil,
Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie ?
Hamlet, Acte III, scène 1
C'est là pour lui l'unique justification à notre choix de préférer la vie à la mort, notre peur de l'inconnu:
Thus conscience does make cowards of us all,
Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ;
Hamlet, Acte III, scène 1
Doit-on en conclure qu'on choisirait la mort si l'on était courageux ?
Hamlet laisse la réponse en suspend, se borne à constater que c'est la peur de l'inconnu qui nous retient.
Revenons-en à l'interrogation initiale, voire ultime. Au regard des remarques précédentes sur la folie d'
Hamlet et sur ses questions quant à la réalité de ce qu'il vit, on pourrait voir dans ce Etre ou ne pas être, un suis-je ou ne suis-je pas : suis-je ou ne suis-je pas fou ? Suis-je ou ne suis-je pas vivant ?
Alors finalement, à cette question posée tout autant au genre humain qu'à lui-même, et face à l'alternative binaire, vivre ou mourir, une troisième voie n'est-elle pas suggérée par touche, tout au long de cette réflexion? le saucissonnage n'est sans doute pas une bonne idée dans un texte si dense, mais j'oserai cependant isoler les trois propositions suivantes:
[...] To die- to sleep-
No more; [...]
[...] To die- to sleep.
To sleep- perchance to dream: [...]
Thus conscience does make cowards of us all,
Mourir... dormir, rien de plus ;
Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver !
Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ;
Hamlet, Acte III, scène 1
Si la conscience fait de nous des lâches, si la mort n'est pas forcément souhaitable car terra incognita, ne pourrait-on alors altérer cette conscience et choisir le rêve pour fuir la dure réalité de la vie. Voilà une hypothèse éminemment dickienne: parions qu'
Hamlet à la sauce sixties aurait adoré le LSD.
Alors, finalement, oui ou non ?
Réponse de Normand à défaut d'être Danois: oui et non. Ou plutôt le contraire.
Non,
Hamlet, même s'il interroge la folie du monde, celle qui lui est propre, et même la réalité qui l'entoure n'est pas à proprement un simulacre. Il n'y a pas d'altération particulière de la réalité par un tiers impliqué dans ce drame.
Sauf à rechercher ce tiers en dehors de la pièce. Sauf à envisager un (simulacre)^2.
Sauf, donc, à considérer le rapport entre les personnages et l'auteur lui-même: si
Shakespeare écrit une tragédie sur les tragédies, il plonge ses personnages dans une situation artificielle visant à faire s'interroger le lecteur sur ce genre.
Hamlet, lui-même, flirtant avec la folie, semble prendre conscience par moment de sa condition de pantin.
Et puis finalement, rien d'original à cela, me direz-vous, car de par la richesse et l'intemporalité des thèmes qui y sont abordés, ce texte est voué à supporter toutes nos attentes, à éclairer nos interrogations, comme un Yi-King romancé accompagnant l'humanité à travers son Histoire, chaque époque y trouvant les sources de compréhension de ce temps disloqué qui lui est propre.
[Ce billet sur
Hamlet fait partie d'une analyse plus large du roman "le temps disloqué" de
Philip K Dick]
à retrouver dans
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