Dans une rue de Courbevoie, il y a quelques années, je regagnais consciencieusement ma place de départ pour une ultime répétition de mouvement. C'était pour les extérieurs du Chat de Granier-Deferre, avec Jean Gabin. La veille, à la télévision, on avait passé les Diaboliques. Deux messieurs du quartier m'abordèrent avec de grands sourires : " Salut Simone... Ça va Simone... On vous a vue hier à la télé... Dites donc... vous avez pas rajeuni..."
J'ai dit " Eh non ! ", j'ai souri, et je me suis bien gardée d'ajouter : " Et vous, est-ce que vous avez rajeuni ? ". Je me suis bien garder aussi de leur demander s'ils auraient pu dire cette phrase à leur cousine eexilée à l'étranger et de retour au pays, au bout de vingt ans. La formule, dans ces cas-là, c'est plus tôt : " C'est formidable, tu n'as pas changé... "
Passé la quarantaine, allez, mettez quarante-cinq ans, vous avez deux solutions : ou vous vous accrochez aux rôles qui font genre trente-cinq, trente-six ans, ou bien vous faites comme tout le monde et acceptez aimablement que quarante-cinq ans, ce soit plutôt sur la route des quarante-six que sur celle des quarante-quatre.
Si vous voulez vous accrocher aux personnages qui ont ému, fasciné, enchanté, ou bouleversé d'anciens adolescents aux fronts déjà un peu dégarnis qui vous assènent des " Ah-la-la, qu'est-ce que j'ai pu être amoureux de vous quand j'étais au lycée... " - à vous de jouer... Mais jouer quoi ?
Ils ne vont pas chez les chirurgiens esthétiques. Nous, nous pouvons y aller. Je crois que c'est le moment où nous choisissons d'y aller ou de n'y pas aller qui est déterminant pour les fameux cadeaux-surplus-miracles que j'évoquais plus haut.
Je n'y suis pas allée. Je n'y suis pas allée parce que je n'ai jamais été une star, je n'ai jamais imposé une coiffure, une façon de parler, un style vestimentaire. Et je n'ai donc jamais eu le souci de perpétuer une image qui est souvent l'équivalent de la belle chanson qui fixe à jamais une période de la jeunesse. J'ai trop mythologé moi-même pour ne pas savoir de quoi je parle.
C'est très difficile d'êtr une star. Et c'est très difficile d'être une star à laquelle on reconnaît de moins en moins de talent, uniquement parce qu'elle est devenue une star. Alors que, sans ce talent initial, elle ne serait pas devenue star. Et c'est très difficile de rester star. Et ça doit être terrible de cesser de l'être.
C'est très facile de continuer de fonctionner au rythme de ses contemporains, de mûrir puis de vieillir avec eux.
Points A 19, p. 312
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