Harpa Eir est une jeune femme qui vient de passer la trentaine. Ce qui la préoccupe c'est sa fille de 15 ans, Edda Solveig, qui file du mauvais coton. Toutes deux vivent à Reykjavik, où affluent racaille et mauvaises fréquentations. Edda est agressive, violente, sort beaucoup et se met à boire, par la même occasion. le livre commence donc sur un début de voyage, celui entrepris par Harpa, sa meilleure amie Heidur et l'infortunée gamine paumée, vers l'Est de l'Islande. Là-bas, elles entendent échapper au tumulte de la vie de la capitale, aux nombreux déboires, à la perdition inéluctable. C'est comme un instinct de survie que d'emmener la jeune fille vers ces terres lointaines, où elle a grandi autrefois et qu'elle rejette désormais.
Harpa est une femme courageuse, mère célibataire qui a eu cette fille à 15 ans, imposant cette grossesse à sa propre mère. On sent que les schémas peuvent se répéter et que 15 ans est un âge fatidique dans la vie de ces Islandaises non épargnées par l'alcool, le sexe... qui s'imposent bien avant l'âge. Pour ne pas gâcher sa jeunesse définitivement, il est temps de prendre le taureau par les cornes !
Voilà donc nos trois compagnes, à bord d'une fourgonnette, qui filent à toute allure vers cet Est prometteur. Là-bas tout semble possible : qu'Edda retrouve le droit chemin, qu'Harpa se repose après des mois de lutte acharnée avec sa bougresse de fille. le voyage débute en automne. Mais c'est tout le temps d'un hiver, qu'elles passeront loin de chez elles, qui restera sans doute gravé dans les mémoires, pour ces femmes qui ont encore un parcours énorme à effectuer.
Les paysages défilent et l'Islande parait merveilleuse, parfois bucolique, empreinte de nostalgie, peuplée d'arcs-en-ciel, de lacs en tous genres, d'animaux enchanteurs (mammifères et autres volatiles). La quête d'une vie meilleure passe sans conteste par la beauté de cet environnement calme et paisible. Dans les cœurs c'est le tourment : Edda est grossière, révoltée d'être contrainte à partir, Harpa est quant à elle pleine d'incertitudes sur la portée d'un tel périple. Quant à Heidur, l'amie de la première heure, chauffeur émérite et flutiste hors paire, elle subit la route mais aussi les foudres de ses compagnes qui ne la ménagent pas.
Entre une tempête de sable qui menace d'interrompre le voyage, un pique-nique où les vaches sont les maitresses des prés, des escales hautes en couleurs (Gerti la poule, meneur de la bande d'Edda à Reykjavik, en sera l'instigateur plus d'une fois) on est loin du road trip ordinaire. Mais c'est ce voyage, organisé avec les tripes et le semblant de restant d'humanité, qui marque un tournant dans les vies.
C'est sur l'île d'Andey que le voyage s'achève : Edda est confiée à sa tante. Quant à Harpa, elle séjournera non loin pour se ressourcer tout près d'un lac naturel.
Que j'ai aimé ce livre ! Non seulement parce qu'on se doute, ou du moins qu'on espère, que tout rentrera dans l'ordre. On plaint la mère d'avoir laissé sa fille s'enfoncer dans une telle délinquance. On plaint aussi l'adolescente, qui semble faire les 400 coups justement pour attirer l'attention. Enfin on plaint Heidur, qui s'est engagée à accompagner cette famille désunie, car elle est seule et qu'elle n'a rien à régler dans sa petite vie faite de paillettes. C'est si tranquille d'être postée dans une vie de femme accomplie !
J'ai aimé cette narration dense, parfois pleine de non-dits, de frustrations qui conduisent au mutisme. Car ces femmes on envie de s'en sortir, elles sont prêtes à se relever, à compter les unes sur les autres pour faire table rase du passé.
Car derrière tout l'effroi de la situation, on sent ces femmes positives, jamais à court d'idées. Et c'est charmant de les voir s'interroger sur tout ce décor mais aussi sur cette vie qui parfois leur échappe. Il y a cette Harpa, mère avant sa génération, qui parle à sa propre mère pourtant décédée voilà dix ans. Cette apparition la bouleverse, l'horripile et l'agace car la filiation est difficile à établir. Qui est cette mère, absente de son vivant, qui morte se fait un malin plaisir à donner son point de vue sur tout ce qui se passe?
Pourquoi Harpa est-elle brune et naine alors que tous les Islandais sont roux et élancés? Voilà le genre de questions qui sont des fils conducteurs tout au long du récit. Est-ce trop dévoiler que de dire qu'ils ont de l'importance?
A noter la relative absence des hommes : ils ne prennent pas part à l'équipée, sont évoqués seulement pour leur faiblesse, pour leur bonté naïve ou leur maladresse légendaire. Parfois ils sont utilisés, au détour d'un chemin, et font tâche lorsqu'ils restent trop longtemps dans l'action. C'est un récit de femmes ! Un récit de quête de soi mais surtout un récit où les femmes ont la part belle !
En somme, voilà une histoire à multiples facettes, où beaucoup de mystères doivent être dévoilés pour enfin trouver le chemin de l'apaisement. Autant vous dire qu'on chemine, nous aussi, vers le bonheur !
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