"J'étais dans le brouillard. La fumée âcre des clous de cercueil -c'est comme ça qu'on appelle les cigarettes dans la zone- se mêlait à celle des cheminées d'usine, et à l'odeur caractéristique de l'air recyclé par une ventilation plus vieille que l'hégire. le charme pittoresque des quartiers mal famés de Lusus. le barman, un type râblé, au visage grêlé, et à l'air patibulaire, se radina jusqu'à mon alcôve avec la conso que j'avais commandée au moins trois siècles auparavant.
"-On raque d'avance, ici, qu'il me dit.
-Hé mecton, souris quand tu parles ou j't'arrange une nouvelle boutonnière" répondis-je en glaviotant dans l'pot en contrebas. Quand on est une femme détective privée sur Lusus, il faut savoir se faire respecter.
Tête-de-mort enfonça le verre bordé de tâches de rouge à lèvres bon marché qu'on n'avait même pas tenté d'essuyer dans la couche de gras qui recouvrait ma table, et retourna derrière son comptoir statuer sur la meilleure façon de mélanger du détergent à de la sciure pour en faire un cocktail.
Les minutes s'égrenaient comme les billets dans le soutif d'une pute nonagénaire. On n'était que trois dans le rade : mézigue, un moustachu gargantuesque avec une tâche de jaune d'oeuf commaque sur sa cravate qui me montrait son dos et sa raie, et, en face de lui, une radasse tellement repassée qu'on l'aurait cru rescapée d'un accident de distrans. Après l'avoir dévisagée quelque seconde, et en avoir eu les dents du fonds qui baignaient, je me remis à faire semblant de zyeuter la feuille de chou locale.
Décidément, me disais-je, cette affaire s'annonçait bien brumeuse, même pour la détective privée chevronnée que j'étais. Primo : meurtre sans macchab. Jamais bon, ça. Secundo, mon client, c'était la victime. Respirant mais canné quand même : un cybride qu'ils appelaient ça, sur Tau. Traduction pour ceusses qui auraient arrêté l'école avant leur troisième doctorat : une face de circuit imprimé dans un morceau de barbaque humaine. Bref, le gadjo avait été enlevé et zigouillé par des zigotos inconnus. Puis réactivé par le Techno-Centre. A peine un tour de cadran de perdu. Son problème : il avait zappé des données. Mon problème : c'était pas encore cette affaire qui allait m'aider à retrouver celui qui avait buté papa. J'éclusais."
Si vous avez raté ma critique du précédent volume, je résume :
Hypérion 2 est la suite d'
Hypérion 1. de rien. Ce livre narre donc les histoires des trois pèlerins qui restent (puisque le septième est mort déchiqueté dans d'atroces souffrances), avant que le groupe n'atteigne enfin les tombeaux du temps, pour se faire déchiqueter à son tour dans des souffrances non moins atroces.
Globalement, et fort logiquement aussi, puisqu'il s'agit en fait du même livre débité par l'éditeur français,
Hypérion 2 jouit des mêmes qualités et souffre des mêmes défauts que son prédécesseur. A savoir que l'univers passionne, d'autant plus qu'on en saisit de mieux en mieux les rouages à mesure que s'enchaînent les récits, mais que le style déconne.
Sur les trois, deux nouvelles sont très bonnes, et la troisième plonge dans les tréfonds de la nullité. Histoire d'être débarrassés, commençons par celle-là.
L'aventure de Brawne Lamia, détective privée, a la particularité de cumuler les deux plus gros défauts de l'écriture de Simmons :
1) le récit à la première personne, qui cette fois singe avec une maladresse embarrassante le polar hard-boiled (cf l'introduction à peine caricaturale de cet article)
2) le collage pachydermique de références littéraires nobles, qui prend corps avec le personnage du poète
John Keats, derrière lequel on croit entendre la voix de Simmons, éructant, fier de lui, "si j'ai pu donner envie à un seul lecteur de lire Keats, alors j'ai gagné mon pari".
Désolé Danny, mais t'es vraiment lourd.
Seule une chouette idée, je parle de la poursuite à travers plusieurs mondes via l'utilisation de téléporteurs sauve le texte du naufrage.
Le "récit du lettré" Weintraub, bien qu'également pétris de références intelligentes, relève infiniment le niveau. D'abord parce que le narrateur n'est pas le personnage principal, ce qui évite à l'auteur de se fourvoyer dans un exercice de style ridicule de plus, et aussi parce que l'histoire traite enfin de quelque chose dont on nous bassine depuis quatre cents pages sans jamais l'utiliser que par la bande : le voyage dans le temps. Résultat, le calvaire de cette jeune fille, qui se met à rajeunir de jour en jour, perdant à mesure les souvenirs de la veille, vu par les yeux de ses parents, réussit à être à la fois captivant et poignant. Pour couronner le tout, un gimmick de Simmons atteint une fois n'est pas coutume sa cible : l'échange récurrent entre la fille et son père rythme la nouvelle comme les battements d'un coeur mourant.
Enfin, le texte du Consul est à mon sens le plus réussi de tous. Il part pourtant d'un énorme défaut : celui d'être rattaché à la va-comme-je-te-pousse à son narrateur, alors que celui-ci s'avère le pivot principal de l'intrigue. Quoi qu'il en soit, cette histoire d'amour entre un navigateur de l'espace et une aborigène, si elle ne révolutionne pas le genre, parvient à faire vibrer une corde archétypale qu'aucun autre récit n'avait jusque-là effleuré. Brodant sur une idée à la fois simple et séduisante (le temps qui ne s'écoule pas à la même vitesse pour les deux amants), Simmons mène sa barque en évitant des écueils qui pourtant ne manquent pas (ça parle quand même de cons de hippies de l'espace qui luttent contre les méchants industriels de service pour sauver les dauphins). Qui plus est, l'auteur en profite pour installer les prémices de ce qui deviendra "la chute" de son univers, ce qui joint l'utile à l'agréable.
D'ailleurs, à la fin de ce volume, force est de s'incliner devant la capacité de Simmons à mettre en place une intrigue politico-militaire comprenant l'interaction de quatre grandes puissances aux motivations différenciées, ainsi que d'une multitude de groupuscules bien déterminés, sans jamais en être passé par la présentation directe. Arrivé au bout du sixième récit, le lecteur saura identifier chacun des belligérants de la guerre stellaire qui s'annonce, sans pour autant s'être astreint à suivre une exposition qui aurait pu être complètement assommante. Il s'agit, à n'en pas douter, d'un tour de force, de la principale qualité d'
Hypérion, et accessoirement de l'obligation quasi-contractuelle de se taper la suite pour voir démarrer la machine infernale qui vient d'être bâtie.
Encore plus étonnante, se révèle la plus grande habileté de l'auteur pour les histoires cul-cul-la-praline que pour tout autre genre, y compris l'horreur et le policier (alors que c'est censé être son métier). D'ailleurs sur les trois nouvelles qui mettent en scène une histoire d'amour (Kassad, Brawne, le Consul) seule la plus directe fait mouche, tandis que les deux autres, mâtinées d'épique ou de polar, se vautrent.