Ce qu’il y avait de disproportionné dans le camp de Guantanamo, c’était la convocation symbolique : hommes mis en cage à ciel ouvert (au début du moins) dans une île, à l’opposé géographique du terrain de guerre où s’en était saisi, et... > voir plus
dans le tissage qu'il fait et son choix dans les documents, variété des histoires évoquées, créance à leur donner ou non (mais absence visible de charges précises en dehors de dénonciation ou de livraison dans la plupart des cas) - différence des formes : dialogues, méthode, quelques quasi poèmes, discours structurés, naïveté plus ou moins réelles, ironie, trous ou erreurs des dossiers. Un travail de mise en forme, et l'impression que ce qui passe est authentique, dans sa terrifiante absurdité glacée, d'autant plus glacés que les mots s'échangent à travers les traductions.
On est l'interrogateur, on est l'interrogé./ On pose une question, on répond à la question posée./ On pose une deuxième question, on répond à la deuxième question posée./ On pose une troisième question, on répond à la troisième question posée./ On interroge encore une fois l'interrogé, on répond encore une fois à l'interrogateur./ On pose une question, on ne répond pas à la question./ On interroge l'interrogé, l'interrogé répond à l'interrogateur./ L'interrogateur questionne l'interrogé, on répond à l'interrogateur./ L'interrogateur pose une nouvelle question à l'interrogé, l'interrogé apporte une nouvelle réponse à l'interrogateur./ L'interrogateur pose une nouvelle question à l'interrogé, l'interrogé répond à l'interrogateur par une autre question./ L'interrogateur répond à la question de l'interrogé pour permettre à l'interrogé de répondre..
L’homme dit encore,
Vous êtes de braves gens, vous respectez les droits de
l’homme.
Celui qui m’a dénoncé, a volé de l’argent aux Américains,
celui qui m’a dénoncé, je crois, est un ami des Talibans.
Quand les Américains sont venus chez moi,
ils ont exigé que je m’allonge par terre,
et j’ai obtempéré.
Ils m’ont séquestré pendant deux jours
et violemment battu.
Depuis je suis malade,
dit l’homme.
On dit qu’on ne parle pas anglais,
mais qu’on lui en parle tous les jours, au médecin,
qu’on lui montre où ça fait mal,
et qu’on souffre de problèmes d’urination.
Que le médecin a l’air de penser qu’on plaisante
et qu’il se met à rire.
On s’excuse,
mais un testicule a été endommagé
quand on a été battu.
Vous, vous faites comme chez vous,
vous avez le droit de savoir
qui je suis, où je vis,
ce que je fais, ce que je dois faire.
Vous, vous avez le droit de tout savoir.
Je n'ai pas travaillé pour le moindre gouvernement,
je n'ai jamais travaillé pour personne.
Ma vie ça a toujours été de m'occuper d'un bétail,
d'une terre à une autre,
et de cette autre terre à une troisième encore,
dit l'homme, enfin.