l’appât fonctionne entièrement sur le concept du psynome et du monde comme théâtre. Prenez des notes, vous y verrez plus clair. Somoza invente le psynome sur le modèle du génome, comme un matériel codé propre à chaque individu, non pas génétique mais psychologique. Les psynomes sont classés par catégories nommées « philia », parce que cela correspond à un essentiel désir irrépressible autour duquel se forme l'individu. Soit. le truc, pour choper du criminel frais et dispo la main dans l'estomac de sa victime, c'est de s'adresser directement à sa philia par le biais de stimuli précis. le psynome étant un code, des ordinateurs quantiques se sont chargés de le traduire en différents algorithmes, interprétés comme une série de gestes, attitudes, couleurs, etc., propre à chaque philia. Vous suivez toujours ? Tant mieux, parce que moi, je m'y perds. Quoiqu'il en soit, les appâts sont formés comme des acteurs, ce sont des acteurs capables de mimer et d'être l'ensemble de ces gestes. Un des Nimbus auteurs de la théorie fait de
Shakespeare la clé de toutes les serrures, arguant que toutes les philia sont décrites dans l'œuvre du grand Bill. Tout ceci permettant de tisser sans fin le motif de la vie comme une scène, du nécessaire trompe-l'œil qu'est le théâtre, etc. Peu convaincant, au final.
Malgré son apparente complexité, l'idée de base est assez séduisante. Revenir à l'humain comme solution de salut, mais seulement pour l'objectiver au point de le dénaturer, de nier le concept même de nature attendu que les appâts de haut niveau ne sont que des coquilles vides qui donnent corps à une pantomime sans jamais s'incarner. La métaphore théâtrale, certes un peu lourde et téléphonée, est une idée intéressante aussi, tout comme le fait d'en passer par
Shakespeare pour expliquer le monde comme il va (il apparaîtrait autrement que par le biais de citations doctement dispensées et de rapides récits de ses pièces, ce serait encore mieux. Tel quel, l'app(l)at est un peu épais). Mais on ne marche pas, la magie de la scène n'opère pas. Au contraire, j'en garde une impression de froideur, d'ennui poli, malgré certaines scènes de grande violence, dont on se demande si elles ne servent pas juste à contrebalancer l'absence d'émotion que procure la lecture et de réveiller le lecteur. Je me trompe peut-être, mais il m'a toujours semblé que l'intérêt du polar était au contraire de mettre en place une lecture active, un jeu de chat et de souris avec les pistes et les suspects. Ici, le chat s'est barré et la souris tourne en rond. Il y a bien des rebondissements, certains inattendus, mais cela ne suffit pas à maintenir l'intérêt, tout juste l'attention.
D'un point de vue purement littéraire et romanesque, on glisse souvent dans le lourd, le malaisé, presque maladroit. Je passe sur l'absence totale d'humour, même par inadvertance. Enfin, j'ai été assez gêné par le rendu des scènes de combats : quand un appât se bat, il le fait sans arme, à base de mime et de mouvements savamment calculés. On dirait que par essence, toute tentative de description rendra le passage ridicule, ne peut être qu'incongrue. Imaginez une scène de prise d'otages où, au pic de la tension, les tireurs d'élite se lancent dans un remake de Rabbi Jacob. Personnellement, j'ai piqué un fou rire. Je ne pense pas que c'était l'effet recherché.
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